LA DESTINÉE

Cependant le jeu le trahit. Il reperdit en quelques nuits de baccarat et en une seule liquidation de Bourse ce qui lui restait de son gain et bien au delà. Il se retrouva donc plus pauvre que jamais.

Il avait tenté plus d'une fois de s'arracher au désoeuvrement qui rongeait son âme comme la rouille ronge le fer. Tout en se prenant aux voluptés énervantes des débauches parisiennes, il aspirait à l'air vif des sommets. Il se disait sans cesse qu'il n'était pas né pour vivre sous cette atmosphère. Un jour il eut le courage—il croyait qu'il fallait du courage pour cela—de s'arracher aux mille toiles d'araignée qui l'emprisonnaient. Il courut chez sa soeur, à Rouen; il se jeta dans ses bras, il la pria de le sauver de lui-même.

«Quoi! lui dit-elle, tu es un homme, et c'est à une femme que tu demandes de te sauver?»

Il resta quelques jours avec sa soeur. Il s'attendrit au tableau de famille, tout épanoui d'enfants.

«Hors de là, dit-il, point de salut.

—Eh bien, mon cher Georges, lui dit sa soeur, qui t'empêche de prendre une femme et d'avoir des enfants?

—Une femme! murmura-t-il amèrement, je n'en connais qu'une au monde.
Dieu me l'a montrée comme une raillerie: c'est Valentine de Margival.

—Pourquoi s'obstiner à celle-là, puisqu'elle est mariée?

—Elle est mariée, mais elle a pris mon coeur, elle a pris mon âme. Je la sens toujours qui tue ma vie. Vous me condamnez tous, mais vous ne savez pas comme je suis esclave de cette femme, même loin d'elle. Elle m'a rendu tout impossible. Je ne me sauverai d'elle que si j'en triomphe un jour. Jusque-là je l'aimerai, je la haïrai, je ne serai bon à rien.»