— Sur le Rapide, dit Cochrane, la toile était si mince, que quand je prenais mon observation, je relevais toujours mon méridien à travers le petit hunier et mon horizon à travers la voile de misaine.

Ces mots provoquèrent un éclat de rire général.

Ensuite tous repartirent, se soulageant enfin de ces longues bouderies, de ces souffrances supportées en silence qui s'étaient accumulées pendant de nombreuses années de service et que la discipline leur interdisait de révéler tant qu'ils avaient les pieds sur la dunette.

L'un parlait de sa poudre dont il fallait six livres pour lancer un boulet à mille yards, l'autre maudissait les tribunaux de l'Amirauté, où la prise entre comme un vaisseau bien gréé et en sort comme un schooner.

Le vieux capitaine parla de l'avancement subordonné aux intérêts parlementaires, qui avaient souvent mis dans une cabine de capitaine un freluquet dont la place aurait été dans la sainte barbe.

Puis ils revinrent à la difficulté de trouver des équipages pour leurs vaisseaux. Ils haussèrent la voix pour gémir en choeur.

— À quoi bon construire de nouveaux vaisseaux, disait Foley, alors qu'avec une prime de cent livres vous n'arriverez pas à équiper ceux que vous avez?

Mais lord Cochrane voyait la question autrement.

— Les hommes! monsieur, vous les auriez s'ils étaient bien traités. L'amiral Nelson trouve les hommes qu'il lui faut pour ses navires. Et de même l'amiral Collingwood. Pourquoi? Parce qu'il se préoccupe de ses hommes et dès lors ses hommes se souviennent de lui. Que les officiers et les hommes se respectent mutuellement et alors on n'aura aucune peine à maintenir l'effectif de l'équipage. Ce qui pourrit la marine, c'est cet infernal système qui consiste à faire passer les équipages d'un navire à l'autre, sans les officiers. Mais moi, je n'ai jamais rencontré de difficulté et je crois pouvoir dire que, si demain je hissais mon pennon, je trouverais tous mes vieux du Rapide et j'aurais autant de volontaires que je voudrais en prendre.

— C'est très bien, mylord, dit le vieux capitaine avec quelque chaleur. Quand les marins entendent dire que le Rapide a pris cinquante navires en treize mois, on peut être sûr qu'ils s'offriront volontiers pour servir sous son commandant. Un bon croiseur est toujours sûr de compléter facilement son équipage. Mais ce ne sont pas les croiseurs qui livrent les batailles pour la défense du pays et qui bloquent les ports de l'ennemi. Je dis que tout le bénéfice des prises devrait être réparti également entre la flotte entière, et tant qu'on n'aura pas établi cette règle, les hommes les plus capables iront toujours là où ils rendent le moins de services et où ils font les plus grands profits.