Ce discours produisit un choeur de protestations de la part des officiers de croiseurs et de véhémentes approbations de la part de ceux qui servaient à bord des vaisseaux de ligne.

Ces derniers paraissaient former la majorité dans le cercle qui s'était rassemblé.

À voir l'animation des figures et la colère qui brillait dans les regards il était évident que la question tenait fort à coeur à chacun des deux partis.

— Ce que le croiseur obtient, s'écria un capitaine de frégate, le croiseur le gagne.

— Entendez-vous par là, monsieur, dit le capitaine Foley, que les devoirs d'un officier à bord dun croiseur exigent plus d'attention ou plus d'habileté professionnelle que ceux d'un officier chargé d'un blocus, qui a la côte à tribord toutes les fois que le vent tourne à l'ouest et qui a continuellement en vue les huniers de l'escadre ennemie?

— Je ne prétends point à une habileté supérieure, monsieur.

— Alors, pourquoi réclamez-vous une solde plus forte? Pouvez-vous nier qu'un marin devant le mât rend plus de services sur une frégate rapide qu'un lieutenant ne peut le faire sur un vaisseau de guerre? — L'année dernière, pas plus tard, dit un officier à tournure de gentleman qui aurait pu être pris pour un petit maître à la ville, sans le teint cuivré qu'il devait à un soleil comme on n'en voit jamais à Londres, l'année dernière, j'ai ramené de la Méditerranée le vieil Océan qui flottait comme une barrique vide et ne rapportait absolument rien, comme chargement, que de la gloire. Dans le canal nous rencontrâmes la frégate La Minerve de l'Océan occidental qui plongeait jusqu'aux sabords et était prête à éclater sous un butin que l'on avait jugé trop précieux pour le confier aux équipages de prise. Il y avait des lingots d'argent jusqu'au long de ses vergues et près de son beaupré, de la vaisselle d'argent à la pomme de ses mâts. Mes marins auraient tiré sur elle, oui, ils auraient tiré, si on ne les avait pas retenus. Cela les enrageait de penser à tout ce qu'ils avaient fait dans le Sud, et de voir cette impudente frégate faire parade de son argent sous leurs yeux.

— Je ne vois pas le bien fondé de leurs griefs, capitaine Bail, dit Cochrane.

— Quand vous serez promu au commandement d'un navire à deux ponts, milord, il pourra bien se faire qu'il vous apparaisse plus clairement.

— Vous parlez comme si un croiseur n'avait d'autre tâche que de faire des prises. Si c'est là votre manière de voir, permettez-moi de vous dire que vous n'êtes pas au fait de la chose. J'ai commandé un sloop, une corvette et une frégate et, sur chacun d'eux, j'ai eu à remplir des devoirs fort divers. Il m'a fallu éviter les vaisseaux de ligne de l'ennemi et livrer bataille à ses croiseurs. J'ai dû donner la chasse à ses corsaires et les capturer et leur couper la retraite quand ils se réfugiaient sous ses batteries. Il m'a fallu faire une diversion sur ses forts, débarquer mes hommes, détruire ses canons et postes de signaux. Tout cela, et en outre les convois, les reconnaissances, la nécessité de risquer son propre navire, pour arriver à connaître les mouvements de l'ennemi, incombe à l'officier qui commande un croiseur. Je vais même jusqu'à dire que quand on est capable d'accomplir avec succès ces tâches, on mérite mieux de son pays que l'officier du vaisseau de ligne, qui fait le va et vient entre Ouessant et les Roches Noires, assez longtemps pour construire un récif avec la masse de ses os de boeuf.