— Charles serait flatté s'il voyait quel accueil gracieux nous faisons à sa bonté, dit-elle. Calmez-vous, Roddy. Sans cela, vous allez certainement le réveiller.

— Je ne partirai pas, si cela doit vous faire de la peine, dis- je.

— Non, mon cher enfant, il faut que vous partiez, car il peut se faire que ce soit là votre unique et plus grande chance dans la vie. Et puis songez combien cela nous rendra fiers d'entendre votre nom mentionné parmi ceux des puissants amis de Charles. Mais, vous allez me promettre de ne point jouer, Roddy. Vous avez entendu raconter, ce soir, à quelles suites terribles cela peut conduire.

— Je vous le promets, ma mère.

— Et vous vous tiendrez en garde contre le vin, Roddy? Vous êtes jeune et vous n'en avez pas l'habitude.

— Oui, ma mère.

— Et aussi contre les actrices, Roddy? Et puis, vous n'ôterez point votre flanelle avant le mois de juin. C'est pour l'avoir fait que ce jeune Mr Overton est mort. Veillez à votre toilette, Roddy, de manière à faire honneur à votre oncle, car c'est une des choses qui ont le plus contribué à sa réputation. Vous n'aurez quà vous conformer à ses conseils. Mais, s'il se présente des moments où vous ne soyez pas en rapport avec de grands personnages, vous pourrez achever d'user vos habits de campagne, car votre habit marron est tout neuf pour ainsi dire. Pour votre habit bleu, il ferait votre été repassé et rebordé. J'ai sorti vos habits du dimanche avec le gilet de nankin, puisque vous devez voir le prince demain. Vous porterez vos bas de soie marron avec les souliers à boucles. Faites bien attention en marchant dans les rues de Londres, car on me dit que les voilures de louage sont en nombre infini. Pliez vos habits avant de vous coucher, Roddy, et n'oubliez pas vos prières du soir, oh! mon cher garçon, car l'époque des tentations approche et je ne serai plus auprès de vous pour vous encourager.

Ce fut ainsi que ma mère, me tenant enlacé dans ses bras bien doux et bien chauds, me pourvut de conseils en vue de ce monde-ci et de l'autre, afin de me préparer à l'importante épreuve qui m'attendait.

Mon oncle ne parut pas le lendemain au déjeuner, mais Ambroise lui prépara une tasse de chocolat bien mousseux et la lui porta dans sa chambre.

Lorsqu'il descendit enfin, vers midi, il était si beau avec sa chevelure frisée, ses dents bien blanches, son monocle à effet bizarre, ses manchettes blanches comme la neige, et ses yeux rieurs, que je ne pouvais détacher de lui mes regards.