— Il sera tombé dans un accès, s'écria mon oncle. Je rebrousserais chemin, mais le Prince nous attend. Où est le patron de l'hôtel? Là, Coppinger, envoyez-moi votre homme le plus sûr à Friar's Oak. Qu'il aille de toute la vitesse de son cheval chercher des nouvelles de mon domestique Ambroise! Qu'on n'épargne aucune peine! À présent, neveu, nous allons luncher. Puis, nous monterons au pavillon.

Mon oncle était fort agité de la perte de son domestique, d'autant plus qu'il avait l'habitude de prendre plusieurs bains et de changer plusieurs fois de costume, pendant le moindre voyage.

Pour mon compte, me rappelant le conseil de ma mère, je brossai soigneusement mes habits, je me fis aussi propre que possible.

J'avais le coeur dans les talons de mes petits souliers à boucles d'argent, à la pensée que j'allais être mis en la présence de ce grand et terrible personnage, le Prince de Galles.

Plus d'une fois, j'avais vu sa barouche jaune lancée à fond de train, à travers Friar's Oak. J'avais ôté et agité mon chapeau, comme tout le monde, sur son passage, mais, dans mes rêves les plus extravagants, il ne m'était jamais venu à l'esprit que je serais appelé un jour à me trouver face-à-face avec lui et à répondre à ses questions.

Ma mère m'avait enseigné à le regarder avec respect, étant un de ceux que Dieu a destinés à régner sur nous, mais mon oncle sourit quand je lui parlai de ce qu'elle m'avait appris.

— Vous êtes assez grand pour voir les choses telles qu'elles sont, neveu, dit-il, et leur connaissance parfaite est le gage certain que vous vous trouvez dans le cercle intime où j'entends vous faire entrer. Il n'est personne qui connaisse mieux que moi le prince; il n'est personne qui ait moins que moi confiance en lui. Jamais chapeau n'abrita plus étrange réunion de qualités contradictoires. C'est un homme toujours pressé, quoiqu'il n'ait jamais rien à faire. Il fait des embarras à propos de choses qui ne le regardent pas, et il néglige ses devoirs les plus manifestes. Il se montre généreux envers des gens auxquels il ne doit rien, mais il a ruiné ses fournisseurs en se refusant à payer ses dettes les plus légitimes. Il témoigne de l'affection à des gens que le hasard lui a fait rencontrer, mais son père lui inspire de l'aversion, sa mère de l'horreur, et il n'adresse jamais la parole à sa femme. Il se prétend le premier gentleman de l'Angleterre, mais les gentlemen ont riposté en blackboulant ses amis à leur club et en le mettant à l'index à Newmarket, comme suspect d'avoir triché sur un cheval. Il passe son temps à exprimer de nobles sentiments et à les contredire par des actes ignobles. Il raconte sur lui-même des histoires si grotesques qu'on ne saurait plus se les expliquer que par le sang qui coule dans ses veines. Et malgré tout cela, il sait parfois faire preuve de dignité, de courtoisie, de bienveillance, et j'ai trouvé en cet homme des élans de générosité qui m'ont fait oublier les fautes qui ne peuvent avoir uniquement leur source, que dans la situation qu'il occupe, situation pour laquelle aucun homme ne fut moins fait que lui. Mais cela doit rester entre nous, mon neveu, et maintenant, vous allez venir avec moi, et vous vous formerez vous- même une opinion.

Notre promenade fut assez courte et cependant elle prit quelque temps, car mon oncle marchait avec une grande dignité, tenant d'une main son mouchoir brodé et de l'autre balançant négligemment sa canne à bout d'ambre nuageux.

Tous les gens, que nous rencontrions, paraissaient le connaître et se découvraient aussitôt sur son passage.

Toutefois, comme nous tournions pour entrer dans l'enceinte du pavillon, nous aperçûmes un magnifique équipage de quatre chevaux noirs comme du charbon que conduisait un homme d'aspect vulgaire, d'âge moyen, coiffé d'un vieux bonnet qui portait la trace des intempéries.