Puis il les laissa retomber lourdement devant lui, et sa tête se pencha sur sa poitrine.
Un de nos sergents le recoucha doucement. Lautre étendit sur lui le grand manteau bleu. Nous laissâmes ainsi là ces deux hommes, que le Destin avait si étrangement mis en rapport.
L'Écossais et le Français gisaient silencieux, paisibles, si rapprochés que la main de l'un eût pu toucher celle de l'autre, sur cette pente imbibée de sang, dans le voisinage de Hougoumont.
XV — COMMENT TOUT CELA FINIT
Maintenant, me voici bien près de la fin de tout cela, et je suis fort content d'y être arrivé, car j'ai commencé ce récit d'autrefois, le coeur léger, en me disant que cela me donnerait quelque occupation pendant les longs soirs d'été. Mais, chemin faisant, j'ai réveillé mille peines qui dormaient, mille chagrins à demi oubliés, si bien que j'ai à présent l'âme à vif, comme la peau d'un mouton mal tondu.
Si je m'en tire à bon port, je jure bien de ne jamais reprendre la plume; car, en commençant, cela va tout seul, comme quand on descend dans un ruisseau dont la rive est en pente douce. Puis, avant que vous puissiez vous en apercevoir, vous mettez le pied dans un trou et vous y restez, et c'est à vous de vous en tirer à force de vous débattre.
Nous enterrâmes Jim et de Lissac, avec quatre cent trente et un soldats de la Garde impériale et de notre Infanterie légère, rangés dans la même tranchée.
Ah! Si on pouvait semer un homme brave, comme on sème une graine, quelle belle récolte de héros on ferait un jour!
Alors, nous laissâmes pour toujours, derrière nous, ce champ de carnage et nous prîmes, avec notre brigade, la route de la frontière pour marcher sur Paris.
Pendant toutes ces années-là, on m'avait toujours habitué à regarder les Français comme de très méchantes gens, et comme nous n'entendions parler d'eux qu'à l'occasion de batailles, de massacres sur terre et sur mer, il était assez naturel pour moi de les croire vicieux par essence et de compagnie dangereuse.