— Mais pas de beaucoup, dit-il en relevant le sourcil, j'ai eu vingt-neuf ans en décembre.

Cette assertion, plus encore que ses propos, nous fit comprendre quelle existence extraordinaire avait été la sienne.

Il vit notre étonnement et s'en amusa.

— Jai vécu! j'ai vécu! s'écria-t-il. J'ai employé mes jours et mes nuits; je n'avais que quatorze ans, que je commandais une compagnie dans une bataille où cinq nations prenaient part. J'ai fait pâlir un roi aux mots que je lui ai chuchotés à l'oreille, alors que j'avais vingt ans. J'ai contribué à refaire un royaume et à mettre un nouveau roi sur un grand trône l'année même où je suis devenu majeur. Mon Dieu, j'ai vécu ma vie.

Ce fut là ce que j'appris de plus précis, d'après ses dires, sur son passé.

Lorsque nous voulions en savoir plus long de lui, il se bornait à hocher la tête ou à rire.

Dans de certains moments, nous pensions quil n'était qu'un adroit imposteur, car pourquoi un homme qui avait tant d'influence et de talents serait-il venu perdre son temps dans le comté de Berwick?

Mais un jour, survint un incident bien fait pour nous prouver que sa vie avait en effet un passé très rempli.

Comme vous vous en souvenez sans doute, nous avions pour très proche voisin un vieil officier de la guerre d'Espagne, le même qui avait dansé autour du feu de joie avec sa soeur et les deux bonnes.

Il s'était rendu à Londres pour quelque affaire relative à sa pension et à son indemnité de blessure, et avec quelque espoir qu'on lui trouverait un emploi, de sorte quil ne revint que vers la fin de lautomne.