—Au moins laissez-nous, moi et mon frère, leur rendre une ou deux balles, s'écria un des tireurs postés entre les roues.

Mais à toutes nos prières, à tous nos conseils, notre chef répondait en secouant la tête, et il continuait à balancer ses longues jambes sur les côtés de la charrette, et à tenir les yeux attentivement fixés sur les cavaliers, dont un grand nombre avaient mis pied à terre et appuyaient leurs carabines sur les croupes de leurs chevaux.

—Cela ne peut pas durer, monsieur, dit le ministre, d'une voix basse et grave, il y a encore deux hommes d'atteints.

—Quand même il y en aurait cinquante de plus, répondit Saxon, nous devons attendre qu'ils chargent. Que feriez-vous, mon homme? Si vous quittez cet abri, vous serez coupés et anéantis jusqu'au dernier. Quand vous aurez vu la guerre autant que moi, vous apprendrez à vous accommoder tranquillement de ce qui est inévitable. Je me souviens qu'en pareille situation, comme l'arrière-garde, ou nach hut de l'armée impériale, était poursuivie par les Croates, alors à la solde du Grand Turc, je perdis la moitié de ma compagnie avant de pouvoir combattre corps à corps contre ces renégats mercenaires. Ah! mes braves garçons. Voici qu'ils remontent à cheval: nous n'aurons pas à attendre longtemps.

En effet, les dragons se remettaient en selle et se formaient sur la route, évidemment dans l'intention de nous charger.

En même temps, une trentaine d'hommes se détachaient de l'escadron et traversaient au trot les champs à notre gauche.

Saxon étouffa un juron sincère en les voyant.

—Ils s'entendent quelque peu à la guerre, après tout, dit-il. Ils se préparent à nous charger de front et en flanc. Maître Josué, faites en sorte que vos hommes armés de faux se rangent le long de la haie vive qui est sur la droite. Tenez bon, mes frères, et ne reculez pas devant les chevaux. Vous autres, qui avez des faucilles, couchez-vous dans ce fossé, et coupez les jambes des chevaux. Une ligne de lanceurs de pierres derrière ceux-là. Une lourde pierre vaut une balle, à bout portant. Si vous tenez à revoir vos femmes et vos enfants, défendez bien cette haie contre les cavaliers. Maintenant voyons pour l'attaque de front. Que les hommes armés de pétrinaux montent dans la charrette. Il y a vos deux pistolets, Clarke, et les deux vôtres, Lockarby. Il m'en reste un à moi aussi: cela fait cinq. Puis dix autres de même sorte et trois mousquets, cela fait vingt coups en tout. Vous n'avez pas de pistolets, sir Gervas?

—Non, mais je puis m'en procurer, dit notre compagnon qui sauta en selle, franchit le fossé, dépassa la barricade et fut bientôt sur la route, dans la direction des dragons.

Cette manœuvre fut si soudaine, si inattendue, qu'il se fit pendant quelques secondes un silence absolu, auquel succéda une clameur générale de haine et de malédictions parmi les paysans.