Mais parmi les jeunes gens, moi et Ruben Lockarby, le fils de l'aubergiste, nous étions ceux qu'il préférait, car nous étions les premiers à venir écouter les propos du vieillard et les derniers à le quitter.

Jamais père n'eut pour ses enfants plus d'affection qu'il ne nous en témoignait.

Il n'épargnait aucune peine pour pénétrer jusqu'à nos intelligences primitives et porter la lumière dans ce qui nous embarrassait ou nous troublait.

Ainsi que tous les êtres qui grandissent, nous donnâmes de la tête contre le problème de l'univers.

Nous avions épié, guetté de nos regards d'enfants dans ces abîmes infinis où les yeux les plus clairvoyants de la race humaine n'avaient pas vu de fond.

Et pourtant quand nous regardions ce qui nous entourait dans le monde de notre village, devant l'amertume et l'aigreur dont étaient pénétrées toutes les sectes, nous ne pouvions manquer de nous dire qu'un arbre qui portait de tels fruits devait avoir quelque tare.

C'était une des pensées que nous n'énoncions point à nos parents, mais que nous soumettions au vieux Zacharie.

Il avait à dire sur ce point bien des choses pour nous encourager et nous réconforter.

—Les querelles, ces chamailleries, disait-il, ne sont que superficielles. Elles ont une source dans l'infinie variété de l'esprit humain, toujours enclin à modifier une doctrine pour l'adapter à ses habitudes de pensée. Ce qui importe, c'est le noyau poli qui se trouve au fond de toute croyance chrétienne. Si vous pouviez revivre parmi les Romains ou les Grecs, avant l'époque où fut prêchée, cette nouvelle doctrine, vous reconnaîtriez alors le changement qu'elle a accompli dans le monde. Qu'on donne tel ou tel sens à un texte, cela ne signifie rien. Ce qui est d'une importance capitale, c'est que tout homme ait une bonne, une solide raison pour mener une vie simple et pure. C'est là ce que nous a donné la foi chrétienne.

«Je ne voudrais pas vous voir vertueux par crainte, dit-il une autre fois. L'expérience d'une longue vie m'a cependant appris que le péché est toujours puni en ce monde, quoi qu'il puisse en être dans l'autre monde. Il n'est pas de faute qu'on ne paie de sa santé, de son confortable, de sa tranquillité d'esprit. Il en est des nations comme des individus. Voyez comme les luxurieux Babyloniens furent détruits par les Perses aux mœurs frugales, et comme les mêmes Perses succombèrent sous l'épée des Grecs, lorsqu'ils eurent appris les vices de la prospérité. Lisez encore, et remarquez que les Grecs sensuels furent écrasés sous les pieds des Romains plus robustes, plus durs à la peine, et enfin que les Romains, après avoir perdu leurs vertus viriles, furent soumis par les nations du Nord. Le vice et la ruine vont toujours de compagnie. C'est ainsi que la Providence les emploie tour à tour pour châtier par l'un les folies de l'autre. Ces choses-là n'arrivent point par hasard. Elles font partie d'un grand système qui agit jusqu'en notre propre existence. Plus vous avancerez dans la vie et mieux vous verrez que le péché et la souffrance ne sont jamais loin l'un de l'autre, et qu'on dehors de la vertu, il ne peut y avoir de véritable prospérité.