—Alors nous nous adressons à vous, colonel Saxon, dit Monmouth. Nous avons dans ce conseil un parti en faveur d'une marche en avant, et un autre qui propose de maintenir notre position. Si votre vote devait faire pencher la balance, que décideriez-vous?
Tous les regards se retournèrent vers notre chef, car son attitude martiale et le respect que lui témoignait Buyse, un vétéran, faisaient supposer avec toute probabilité que son avis l'emporterait.
Il resta un instant silencieux, les mains sur sa figure.
—Je vais dire ce que je pense, Majesté, fit-il enfin. Feversham et Churchill marchent vers Salisbury avec trois mille hommes d'infanterie, et ils ont lancé en avant huit cents hommes de la garde bleue et deux ou trois régiments de dragons. Nous serions donc forcés de livrer bataille dans la plaine de Salisbury, comme l'a dit Lord Grey, et notre infanterie, qui a des armes de toutes les sortes, ne serait guère capable de résister à leur caractère. Tout est possible au Seigneur, ainsi que le dit sagement le docteur Ferguson; nous sommes comme des grains de poussière dans le creux de sa main. Toutefois il nous a donné de la cervelle pour que nous soyons en état de choisir le meilleur parti, et si nous omettons d'en faire usage, nous aurons à supporter les suites de notre sottise.
Ferguson eut un rire dédaigneux, et marmotta une prière, mais bon nombre de Puritains hochèrent la tête en signe d'assentiment, reconnaissant que cette façon de voir les choses n'avait rien de déraisonnable.
—D'un autre côté, reprit Saxon, il me semble également impossible que nous restions ici. Les amis qu'a Votre Majesté dans toute l'Angleterre seraient entièrement découragés si l'armée restait immobile, sans frapper un coup. Les paysans retourneraient près de leurs femmes, dans leurs foyers. Un tel exemple est contagieux. J'ai vu une grande armée se fondre comme un glaçon au soleil. Une fois qu'ils seraient partis, il ne serait pas facile de les réunir de nouveau. Pour les retenir, il faut les occuper. Ne jamais les laisser une minute sans rien faire, les exercer, les faire marcher, les faire manœuvrer, les faire travailler, leur prêcher, les faire obéir à Dieu et à leur colonel. Rien de cela n'est possible dans une garnison confortable. Nous ne pouvons espérer de mener à sa fin cette entreprise, tant que nous ne serons pas arrivés à Londres. Ainsi donc, Londres doit être notre but. Mais il y a bien des routes pour y arriver. Sire, vous avez bien des partisans à Bristol et dans les Terres du centre, à ce que j'ai entendu dire. S'il m'est permis de donner un conseil, je dirais: Marchons de ce côté-là. Chaque jour qui passe augmentera le nombre de vos troupes et les rendra meilleures, si l'on s'aperçoit qu'on se remue. Supposez que nous prenions Bristol—et j'ai ouï dire que les ouvrages ne sont pas très forts—cela nous donnerait une très bonne prise sur la navigation, et un centre d'action comme il y en a peu. Si tout va bien pour nous, nous pourrions marcher sur Londres à travers les comtés de Gloucester et de Worcester. En attendant, je serais d'avis qu'une journée de peine et d'humiliation soit imposée pour appeler une bénédiction sur la cause.
Cette allocution, où étaient habilement combinées la sagesse de ce monde et le zèle spirituel, conquit les applaudissements de toute l'assemblée, et surtout du Roi Monmouth, dont l'humeur mélancolique se dissipa comme par enchantement.
—Par ma foi, Colonel, dit-il, ce que vous dites est clair comme le jour. Naturellement, si nous prenons de la force dans l'Ouest et si mon oncle est menacé de perdre des partisans quelque part, il n'aura aucune chance de tenir contre nous. S'il veut nous combattre sur notre propre terrain, il lui faudra dégarnir de troupes le Nord, le Sud et l'Est, chose à laquelle on ne peut songer. Nous pouvons fort bien entreprendre la marche sur Londres par la route de Bristol.
—Je trouve le conseil bon, remarqua Lord Grey, mais je tiendrais à savoir sur quoi se fonde le colonel Saxon, pour dire que Churchill et Feversham sont en route avec trois mille hommes d'infanterie régulière, et plusieurs régiments de dragons.
—Sur les paroles d'un officier des Bleus avec lequel je me suis entretenu à Salisbury, répondit Saxon. Il m'a fait ses confidences, croyant que je faisais partie de la maison du Duc de Beaufort. Quant à la cavalerie, une troupe de celle-ci nous a poursuivis dans la Plaine de Salisbury avec des mâtins. Une autre nous a attaqués à moins de vingt milles d'ici, et a perdu une vingtaine d'hommes et un cornette.