Pour le moment, nous nous sauvions à travers la lande, pour conserver la vie, poursuivis par quelques pelotons de cavalerie qui nous abandonnèrent bientôt pour s'attacher à une proie plus facile.

Nous passions près d'un petit fourré d'arbres, lorsqu'une voix forte et mâle, qui disait des prières, attira notre attention.

Écartant les branches, nous vîmes un homme assis, adossé à un gros bloc de pierre et occupé à se couper le bras avec un couteau à large lame, tout en récitant l'oraison dominicale, sans un arrêt, sans un tremblement dans sa parole.

Il détourna les yeux de sa terrible besogne, et nous reconnûmes tous deux en lui un certain Hollis, dont j'ai parlé comme s'étant trouvé avec Cromwell à Dunbar.

Son bras avait été à moitié coupé par un boulet et il achevait tranquillement la séparation, pour se débarrasser du membre qui pendait inutile.

Saxon lui-même si habitué qu'il fût à tous les aspects, à tous les incidents de la guerre, ouvrait de grands yeux effarés à la vue de cette étrange chirurgie, mais l'homme, après avoir indiqué d'un bref signe de tête, qu'il le reconnaissait, se remit à sa besogne d'un air farouche, et enfin pendant que nous regardions, il trancha le dernier lambeau qui tenait encore, et se coucha, les lèvres pâles murmurant toujours sa prière[1].

Nous ne pouvions pas faire grand'chose pour le secourir. D'ailleurs notre halte aurait peut-être attiré vers sa retraite les gens lancés à la poursuite.

Nous lui jetâmes donc un flacon à moitié plein d'eau et nous reprîmes notre course rapide.

Oh! la guerre, mes enfants, comme c'est chose terrible! Comment des hommes se laissent-ils séduire, prendre au piège par des costumes recherchés, par des coursiers bondissants, par les vains mots d'honneur et de gloire, au point d'oublier, grâce à l'éclat extérieur, au clinquant, à l'apparat, la réelle, l'effrayante horreur de cette chose maudite?

Qu'on ne songe point aux escadrons éblouissants, aux fanfares des trompettes qui réveillent les courages, qu'on songe plutôt à cet homme perdu sous l'ombre des aulnes et à l'acte qu'il accomplissait en un siècle, en un pays chrétien.