—Au fait, répondit-elle en radoucissant sa voix, le mot de haine est peut-être un peu trop fort, mieux vaudrait celui de répulsion. Il est des gens qu’on ne peut s’empêcher de prendre en aversion, alors même qu’on n’a aucun motif à en donner.

Évidemment elle regrettait l’éclat qu’elle venait de faire, et tâchait de le masquer par des explications.

Voyant qu’elle cherchait à changer de conversation, je l’y aidai.

Je fis des remarques sur un livre de gravures hindoues qu’elle était allée prendre avant mon arrivée et qui était resté sur ses genoux.

La Bibliothèque de l’oncle Jérémie était fort complète, et particulièrement riche en ouvrages de cette catégorie.

—Elles ne sont pas des plus exactes, dit-elle en tournant les pages d’enluminures.

—Toutefois celle-ci est bonne, reprit-elle en désignant une gravure qui représentait un chef vêtu d’une cotte de mailles, et coiffé d’un turban pittoresque; celle-ci est vraiment très bonne. Mon père était ainsi vêtu quand il montait son cheval de combat tout blanc, et conduisait tous les guerriers de Dooab à la bataille contre les Feringhees. Mon père fut choisi parmi eux tous, car ils savaient qu’Achmet Genghis Khan était un grand-prêtre autant qu’un grand soldat. Le peuple ne voulait d’autre chef qu’un Borka éprouvé. Il est mort maintenant, et de tous ceux qui ont suivi son étendard, il n’en est plus qui ne soient dispersés ou qui n’aient péri, pendant que moi, sa fille, je suis une mercenaire sur une terre lointaine.

—Sans doute, vous retournerez un jour dans l’Inde, dis-je en faisant de mon mieux pour lui donner une faible consolation.

Elle tourna les pages distraitement quelques minutes sans répondre.

Puis, elle laissa échapper soudain un petit cri de plaisir en voyant une des images.