Air du forçat libéré, de Gabriel Véry.
De mon cachot, où me plonge la haine,
Mon Dieu, vers toi j'élève mes accents;
Quoique captif, en contemplant ma chaîne,
Ma faible voix t'offre un timide encens.
Puisque le temps, dans sa marche tardive,
Semble se plaire à prolonger mes jours,
Sans mendier ni pardon ni secours,
Ah! qu'à toi seul aille ma voix plaintive!
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Que la céleste et pure vérité Répande à tous la force et la clarté. | (Bis.) |
Tout s'embellit des dons brillants de Flore,
Le doux printemps ramène les zéphirs;
De leurs baisers la rose se colore,
Et leur retour est celui des plaisirs.
La tyrannie, armant ses mains perfides,
Mit sur mon nom son terrible cachet;
Trop tôt ravi du fraternel banquet,
Mon front courba sous leurs coups homicides.
Que la céleste, etc.
Parfois je rêve une amante fidèle;
L'illusion, image du bonheur,
En m'éveillant, me transporte près d'elle;
Mais un soupir vient dissiper l'erreur.....
Mordant mes fers, je déteste la vie;
Victime, hélas! d'un sort immérité;
Mais je suis fou!... Reprenons ma gaîté:
Souffrir n'est rien, quand c'est pour sa patrie!
Que la céleste, etc.
Pourtant, bien jeune, et brillant d'espérance,
Je fus plongé dans cet affreux séjour;
Je me résigne et brave la souffrance,
La mort sur moi doit s'arrêter un jour!
Là, je l'attends, et si demain l'orage
Doit par des flots me ramener au port,
Sans redouter les atteintes du sort,
Je redirai, m'élançant sur la plage:
Que la céleste, etc.
A. H.
POSTSCRIPTUM.
La langue parlée dans les conciliabules de voleurs sous la dénomination d'argot, qu'elle a toujours conservée depuis, dérive, dit-on, de Ragot, «l'élégant et insigne orateur bélistral unique, Ragot, jadis tant renommé entre les gueux à Paris, comme le parangon, roy et souverain maistre d'iceux, lequel a tant fait en plaidant pour le bissac d'autruy, qu'il en a laissé de ses enfants pourveuz avec les plus notables et fameuses personnes que l'on saurait trouver.» Je ne sais si l'on doit ajouter foi à cette assertion tirée des dialogues de Jacques Tahureau, mais ce qui est certain, c'est que l'argot était connu sous Louis XI. En ce temps-là cinq ou six pièces de vers furent écrites en langage argotique par François Villon, poète de quelque mérite superlatif en exploits de coupe-bourses, comme dit Et. Pasquier, et habile tailleur de faux coins (faux monnayeur).
Eh bien! s'il vivait de notre temps, et s'il lui prenait fantaisie de déroger par une semblable composition à l'étiquette de notre littérature, il n'y réussirait pas sans difficulté. Aujourd'hui l'argot est pauvre, et se prête mal à la poésie, même à la poésie lyrique, qui permet plus de licence que toute autre. Au nombre des chansons fredonnées dans les prisons, dans le genre de celles des pages 28, 29 et 30, je n'en connais en vérité pas une seule qui mérite d'être rapportée ici comme complément.