A quelque point de vue que l’on se place, on ne saurait donc prétendre que l’Empereur, en se refusant de valider cette union bizarre, ait excédé ses strictes attributions. N’avait-il pas qualité suffisante pour imprimer à tous, à commencer par les siens, le respect des lois publiques qui imposent à un mineur d’étroites obligations à l’égard de ses ascendants ? Napoléon attendit patiemment que Jérôme, enfin désabusé, consentît à se rappeler ce qu’il devait à sa famille.
La tâche de justifier les procédés arbitraires de Napoléon se trouve singulièrement facilitée par ce fait que, le 28 avril 1805, Jérôme revint seul en Europe pour implorer son pardon. Mieux éclairé alors sur les combinaisons financières et politiques dont son amour avait été le pivot en Amérique, il se rendit docilement aux sages observations que lui firent ses parents. Il n’opposa aucune résistance, se soumit à tout ce qu’on lui demandait et renonça à sa jeune épouse qu’il n’aimait plus assez, sans doute, pour lui sacrifier les titres, les honneurs et la fortune sûre qu’il avait en perspective. En vertu de quoi, en vérité, s’attacherait-on à ses liens avec Mlle Paterson plus que Jérôme n’y tint lui-même ?
La jeune Américaine accepta une pension de soixante mille francs et Jérôme Bonaparte reprit sa liberté.
Dès ce moment, c’est avec joie que Napoléon annonce à Elisa, à Murat, de tous côtés, le revirement heureux qui s’est produit dans l’esprit de son frère qu’il nomme aussitôt capitaine de frégate.
Pendant son service à la mer, la conduite de Jérôme fut satisfaisante. Il y fit preuve d’une grande sagacité, à bord du Vétéran, qu’il ramena en sûreté dans la baie de Concarneau, après avoir échappé par des manœuvres hardies à la surveillance des Anglais.
Par un sénatus-consulte du 24 septembre 1806, il fut déclaré prince et appelé éventuellement à la succession au trône ; de plus, il reçut le grand cordon de la Légion d’honneur. Enfin, pour se rapprocher de son frère, tout en lui permettant de prendre une part active aux guerres continentales, où les occasions de s’illustrer étaient plus fréquentes que dans les expéditions maritimes, l’Empereur le nomma général de brigade et lui donna le commandement d’un corps de Bavarois et de Wurtembergeois.
Par le traité de Tilsitt, le 7 juillet 1807, l’Empereur fit reconnaître Jérôme par l’Europe, comme souverain du nouveau royaume de Westphalie, créé tout exprès. Ce n’était pas tout. Il négocia le mariage de son frère avec la princesse Catherine, fille du roi de Wurtemberg. Dans ses lettres à son père, Catherine se complaît à dire toutes les attentions délicates et affectueuses de l’Empereur à son égard. En voici quelques extraits :
« Le jour de mon arrivée à Paris, l’Empereur, pendant le dîner, a beaucoup causé avec moi, et m’a forcée de boire du vin, pour me donner du courage, à ce qu’il disait. Il est vrai que j’en avais besoin, quoique moins gênée et moins embarrassée avec l’Empereur qu’avec le prince Jérôme. Après le dîner, l’Empereur s’est montré extrêmement affectueux, bon et aimable avec moi ; il m’a embrassée à plusieurs reprises, en me disant : « Je vous aime comme ma fille, je sais ce que la séparation de votre père vous a coûté, je veux, s’il est possible, vous faire oublier ces moments cruels. » Je n’aurais jamais cru que l’Empereur fût capable de prouver autant d’amitié à quelqu’un… »
« … L’Empereur a exigé que l’Impératrice cherchât l’écrin qu’il m’a destiné et que je ne devais avoir que le soir après le mariage civil. Il est réellement impossible de voir quelque chose de plus beau en ce genre. Lui-même m’a ôté mon bonnet pour m’essayer le diadème, le peigne ainsi que les boucles d’oreilles, et le collier pour me mettre ceux en diamants… Il est réellement aux petits soins avec moi, il ne m’appelle jamais que l’enfant chérie du papa… » « Je ne puis assez vous répéter, mon très cher père, que je suis ici, tout comme chez vous, l’enfant gâtée de la maison… » « Le Roi (Jérôme) est absent depuis dimanche passé. L’Empereur rit beaucoup de ma tristesse, mais me comble de bontés depuis le départ de Jérôme ; il me fait dîner tous les jours chez lui, et l’Impératrice me fait déjeuner tous les matins chez elle ; il n’est pas possible de prouver plus d’amitié à sa propre fille qu’ils le font envers moi. »
Inutile de multiplier davantage ces citations. En les rapprochant des pages que nous avons consacrées au ménage du prince Eugène, on s’assurera qu’il n’y a là rien de spécial ni d’exceptionnel, mais que telle était bien la manière d’être de Napoléon, cordiale et franche avec tous les membres de sa famille, anciens ou nouveaux.