Il surveilla le bonheur de la reine Catherine avec une sollicitude constante, nous en trouvons une preuve indubitable dans une lettre écrite, en 1814, par le roi de Wurtemberg disant à sa fille : « Je sais qu’il n’a pas tenu à Jérôme de vous répudier ! et que ce n’est qu’à Napoléon que vous avez dû, l’été passé, à Dresde, la continuation de votre existence comme épouse… »

On dira que les procédés de l’Empereur sont, après tout, fort ordinaires de la part d’un frère aîné, chef de famille ; c’est vrai, et c’est précisément pourquoi il importait de mettre, en regard des portraits exagérés et faux qu’on a faits de son caractère, cette simple façon d’agir, bien propre à sa nature.

Le règne de Jérôme Bonaparte en Westphalie ne fut pour Napoléon qu’une source de contrariétés provenant, toutes, de la conduite inconsidérée de son frère, de la frivolité avec laquelle celui-ci gérait les finances de son royaume, du train fastueux, au moins égal à celui de la Cour de France, qu’il entendait mener à Cassel, sa capitale, malgré la pénurie de son budget.

Pour cette Cour minuscule, il ne faut pas au Roi moins « qu’un grand maréchal du palais, deux préfets du palais, un grand chambellan, quinze chambellans ordinaires, un grand maître des cérémonies, huit maîtres ou aides de cérémonies, plus de vingt aides de camp, un grand écuyer, six écuyers d’honneur, un premier aumônier, des aumôniers et des chapelains en grand nombre, trois secrétaires des commandements, etc. »

La maison de la Reine était organisée à l’avenant.

Ce nombreux personnel, rétribué grassement, grugeait le pauvre petit budget de Westphalie, l’effritait de tous côtés. Un théâtre français était indispensable aux menus plaisirs de la Cour ; cette fantaisie ne coûtait pas moins de quatre cent mille francs à la liste civile. « Quand le roi de Westphalie voyageait dans ses États, dit Blangini, les artistes de son théâtre royal, les musiciens de la chambre et de la chapelle l’accompagnaient presque toujours. »

L’Empereur, on peut en être convaincu, n’ignorait rien de ce qui se passait à Cassel. Il lisait les bulletins diplomatiques qui le mettaient au courant des plaisirs somptueux et même des mœurs dissolues de la Cour de Westphalie. Il savait que « les mères de Cassel qui ont de jolies filles craignent de les laisser aller aux bals et fêtes de la Cour » ; que, dans les invitations faites à Napoleonshöhe, résidence d’été, où le costume exigé était un petit uniforme bleu, brodé en argent, pantalon bleu, bottes à l’écuyère, « rarement les femmes et les maris étaient invités ensemble ». Il savait aussi que « les dames des fonctionnaires et des généraux recevraient facilement et publiquement des cadeaux royaux, tels que colliers en diamants ».

On peut se faire une idée de l’exaspération de l’Empereur, si intraitable, d’habitude, sur les gaspillages d’argent. N’estimant pas que le Trésor de la France dût servir à défrayer des orgies princières, il resta sourd aux supplications de Jérôme, qui faisait retentir les échos de ses gémissements sur l’indigence de ses ressources. Ce sont ces plaintes, envisagées sans aucun examen de leurs causes réelles, qu’on a relevées pour accuser l’Empereur de sécheresse ou de manque de cœur.

Nous ne voyons aucun inconvénient à admettre, à tenir pour certain que le roi de Westphalie fut tancé, à diverses reprises, dans des termes qui ont dû lui être fort désagréables ; il n’y a encore pas de quoi crier au martyre, surtout si l’on considère les torts que Jérôme se donnait si joyeusement à Cassel.

Nature charmante, au demeurant, le roi Jérôme s’efforçait d’apaiser l’Empereur en lui prodiguant les assurances les plus dévouées : « … Je ne fais jamais un pas, écrivait-il, sans avoir Votre Majesté en vue, sans désirer de lui plaire, et surtout sans ambitionner qu’elle puisse dire : Jamais mon frère Jérôme ne m’a donné de chagrin… » Il est difficile de se montrer plus gentil ; le malheur était qu’aussitôt après avoir fait ces démonstrations épistolaires, Jérôme reprenait le cours de ses débordements.