Le renouvellement des hostilités amena promptement la défaite de l’armée française. Le dernier coup lui fut porté par le désastre de Leipsick, le 18 octobre 1813. Sans perdre un instant, Murat se retourna du côté des alliés, et ce fut en sortant un soir de la tente de Napoléon que, rare infamie, il se rendit, le 22 ou le 23 octobre, aux avant-postes ennemis. Là, il eut une conférence secrète avec le général autrichien comte de Mier. « Celui-ci, au nom des puissances coalisées, garantit au roi de Naples la possession de ses États, à la condition expresse de ne fournir aucun secours à la France, soit en hommes, soit en subsides ; d’abandonner à l’instant l’armée et la cause de l’empereur Napoléon. » Fort de cette assurance, le lendemain Murat quitta l’Empereur à Erfurt, « sous prétexte que sa présence était indispensable à Naples pour défendre son royaume ». Le roi de Naples partit en faisant à son beau-frère les protestations d’un dévouement inaltérable. Napoléon, ignorant la trahison de la veille, « ne put, dit le baron Fain, se séparer de cet ancien compagnon d’armes sans l’embrasser à plusieurs reprises ».

Cette confiance de l’Empereur, qui touche à la candeur, tant elle est exempte de prévision politique, fut entretenue par Murat le plus longtemps possible. Le 3 décembre 1813, Napoléon écrivait à Eugène : « … Le roi de Naples me mande qu’il sera bientôt à Bologne avec trente mille hommes… C’est une grande consolation pour moi de n’avoir plus rien à craindre pour l’Italie… » La sécurité de Napoléon ne devait pas être de longue durée ; l’armée de Murat s’avançait, il est vrai, mais c’était contre la France !

Convaincu enfin de la félonie du roi de Naples, Napoléon, dans une lettre à Fouché, laissa échapper le cri de son âme blessée : « La conduite du roi de Naples est infâme, et celle de la Reine n’a pas de nom. J’espère vivre assez longtemps pour venger moi et la France d’un tel outrage et d’une ingratitude aussi affreuse. »

Murat reçut son châtiment des mains de ceux à qui il s’était allié pour trahir sa patrie et son bienfaiteur. Détrôné par la coalition le 19 mai 1815, il fut fusillé à Pizzo dans les Calabres, le 13 octobre de la même année, le jour où, pygmée parodiant le géant de l’île d’Elbe, il essaya de reconquérir son trône en débarquant à l’improviste sur les côtes napolitaines.

Après avoir examiné, comme nous venons de le faire, les rapports de l’Empereur avec chacun des membres de sa famille, n’y a-t-il pas lieu vraiment de regretter que sa réputation de despote inflexible soit si peu méritée, qu’il n’ait pas eu la force d’étouffer en lui le sentiment instinctif qui le portait à toujours rechercher la concorde et le bonheur pour tous les siens, et ne faut-il pas déplorer, même à ne considérer que les intérêts de la France, qu’il n’ait pas été l’homme brutal, le maître inexorable dépeint par ses calomniateurs ?

Quelle autre conclusion tirer de cette étude, quand on voit ses parents et ses proches travailler tous à détruire aux yeux de l’Europe le prestige de l’Empereur, se faire plus ou moins les artisans du discrédit et de la chute de l’Empire, quand on les voit pousser l’oubli des plus simples devoirs de la reconnaissance jusqu’à compromettre tous les intérêts dont ils avaient la garde, alors que, d’autre part, dès leur enfance, ils n’ont cessé d’être l’objet de l’affection inébranlable, de l’inépuisable bonté de Napoléon.

LIVRE IV
LA SOCIABILITÉ

I

Les critiques de la Restauration, dans leurs écrits intéressés ou fantaisistes, ont fait de Napoléon, souverain longtemps et partout acclamé, un être malfaisant, répulsif, incapable d’aucune assimilation avec le reste de l’humanité.

Ces sortes de jugements extrêmes, formulés dans le tumulte des haines virulentes et des convoitises déçues, sont à la longue réformés ordinairement. Le temps, qui s’écoule en laissant les faits dans le lointain, permet de les observer et de les voir sous un angle plus ouvert, dans leurs réelles proportions.