Enfin, Napoléon avait réussi à avoir quelque tranquillité de ce côté. Caroline, à la tête d’un royaume, agréablement adulée par des courtisans à l’échine élastique ; Murat, déguisé en roi de théâtre, cavalcadant aux côtés de l’Empereur, dont le visage disparaissait sous les panaches de son extravagant beau-frère : les deux époux étaient en possession du bonheur parfait.
Leur bonheur était tel, que l’idée seule d’en être privés les rendit coupables de la plus cynique trahison que l’histoire ait enregistrée.
En relatant ici les tristes épisodes de la vie du roi de Naples, tous contemporains de la décadence et de la chute de l’Empire, nous nous servirons le plus souvent du nom de Murat ; mais nous insistons sur ce point qu’il faut considérer sa femme comme absolument associée à toutes ces combinaisons équivoques. Elle en fut même probablement l’instigatrice, car elle n’était pas femme à laisser son mari accomplir des actes qu’elle aurait réprouvés. En tout cas, c’est en vain que l’on chercherait une protestation de sa part, un signe d’affection pour Napoléon, abandonné, trahi, combattu même par Murat.
En 1812, semblables à des naufragés perdus sur un désert de glace, se traînant sous les rafales de neige, misérablement vêtus, gelés, affamés, épuisés, les soldats français revenaient de Moscou. C’est alors que, vaincus par l’âpreté d’un hiver effroyable, mais invincibles quand il s’agissait de braver et repousser l’ennemi, ces immortels soldats ont provoqué l’admiration du monde entier par l’exemple qu’ils ont donné des plus hautes vertus militaires : l’héroïsme dans la détresse, l’abnégation dans la souffrance.
Ayant appris les graves incidents de la conspiration Malet, Napoléon avait hâte de rentrer à Paris, autant pour consolider son gouvernement que pour organiser de nouvelles armées et opposer de nouveaux combattants à la marche des ennemis qui menaçaient d’envahir la France. Le 5 décembre 1812, à Smorghoni, il remit à Murat le commandement des glorieux débris de la Grande-Armée, poursuivis, harcelés par les Russes. L’Empereur ne croyait pouvoir mieux faire que de s’adresser à son beau-frère en cette pénible et délicate circonstance.
Peu de temps après avoir accepté cette mission de confiance, le 16 janvier 1813, sans autre motif apparent que son bon plaisir, Murat résignait son commandement et partait pour Naples. « Je ne me permets aucune réflexion sur la conduite du Roi », écrit Berthier, rendant compte de cette désertion à l’Empereur.
Pour qu’un militaire de la valeur de Murat commît le crime d’abandonner le commandement d’une armée aux prises avec l’ennemi, il fallait assurément des motifs bien puissants. Ces motifs n’existaient pas en Pologne, où s’effectuait la retraite. Ils existaient à Naples, où la présence du Roi était réclamée, où il s’agissait, par des compromissions avec les ennemis de la France, de sauver la couronne de Naples au milieu de l’effondrement de l’Empire ; catastrophe prévue, dès cette époque, par la diplomatie napolitaine, avec une perspicacité qui lui fait honneur.
En présence d’un acte d’insubordination qui était le premier pas sur la route de la défection, quelles sont les mesures rigoureuses qu’une indignation légitime va dicter à l’Empereur ? Aucune. Optimiste infatigable pour les siens, Napoléon ne voit à ce moment chez Murat qu’une aversion pour les manœuvres de retraite où il faut plus de sagesse que d’audace. Le 23 janvier, il écrit à Eugène de Beauharnais, qui vient de prendre le commandement de la Grande-Armée : « Je trouve la conduite du Roi (de Naples) fort extravagante et telle qu’il ne s’en faut de rien que je ne le fasse arrêter pour l’exemple. C’est un brave homme sur le champ de bataille, mais il manque de combinaisons et de courage moral. » Le lendemain, s’adressant à sa sœur, Napoléon lui écrit : « Le Roi a quitté l’armée le 16 !… Votre mari est un fort brave homme sur le champ de bataille ; mais il est plus faible qu’une femme ou qu’un moine quand il ne voit pas l’ennemi ; il n’a aucun courage moral. »
Dès son retour à Naples, le pauvre Murat ne fut, sous l’impulsion des directeurs de sa politique, qu’une marionnette inconsciente sortant d’une coulisse pour rentrer dans l’autre. Fouché et Caulaincourt attestent qu’il se mit à la disposition de l’Autriche, sans omettre de négocier avec lord Bentinck, commandant les forces anglaises en Sicile.
Pendant que la cour de Naples ourdissait la trame de sa politique astucieuse, Napoléon remporta les victoires de Lutzen et de Bautzen sur les puissances alliées. On se demanda à Naples si l’on n’avait pas fait fausse route, s’il n’était pas temps de se rapprocher de l’Empereur, à qui la fortune semblait de nouveau sourire, quand, avec de jeunes conscrits, inexpérimentés, sans artillerie, sans cavalerie, il venait de battre les armées formidables de la coalition ! Avec une connaissance parfaite du caractère de Napoléon, avec une entière confiance dans sa faiblesse envers sa famille, on chargea Caroline de s’entremettre près de son frère afin d’obtenir qu’il accueillît les services de Murat. Le résultat fut tel qu’on l’attendait. Napoléon, qui ne savait pas haïr, céda aux sollicitations de sa sœur, et Murat vint, pendant l’armistice de Dresde, reprendre sa place à la tête de la cavalerie française.