Dès qu’elle fut mariée, Caroline, poussée par une ambition sans mesure, se mit à soigner activement les intérêts de son mari. Elle accablait de ses sollicitations son frère qui disait d’elle : « … Avec Mme Murat, il faut que je me mette toujours en bataille rangée… » Ses résistances, selon l’habitude de Napoléon, n’étaient que pour la forme, témoin l’immense et rapide fortune de Murat nommé successivement : général en chef, gouverneur de Paris, maréchal de France, prince et grand amiral, grand-duc de Berg et de Clèves, et enfin, en 1808, roi de Naples.

Pourvus des plus hautes dignités, les deux époux donnèrent carrière, chacun dans son genre, à leurs tempéraments vaniteux.

Très fier de sa belle prestance, Murat mettait un suprême orgueil à se revêtir des costumes les plus éclatants : pantalon couleur amaranthe avec coutures brodées d’or, habit serré par une large ceinture dorée, bottines de peau jaune, grand chapeau à galons d’or surmonté d’un panache formé d’une haute aigrette entourée de plumes d’autruche ; la selle, la bride, la housse bleu ciel du cheval, tout resplendissait de broderies d’or. En cet attirail étincelant qui dénotait certaine crânerie, Murat chargeait à la tête de ses troupes. Son amour-propre n’était pas médiocrement flatté quand il voyait « les Cosaques s’arrêter ébahis pour admirer ses élégantes broderies et les belles plumes de sa toque polonaise ».

Cet accoutrement théâtral, qui faisait de Murat, si nous nous le représentons bien, une sorte de flamboyant tambour-major à cheval, semble avoir été l’objet des plus chères préoccupations de son esprit borné. Par une coquetterie que lui envierait une femme galante, il exigeait que les accessoires de sa toilette fussent constamment de première fraîcheur. Sur quelque point de l’Europe que se trouvassent les armées impériales, des caisses remplies de parures nouvelles partaient de Paris pour rejoindre Murat. Pendant l’une de ses campagnes, « en quatre mois, dit la duchesse d’Abrantès, on avait envoyé pour vingt-sept mille francs de plumes ». Ce petit travers, qui relève plutôt des fantaisies du carnaval que de l’ordonnance prescrite aux officiers sous les armes, sert au moins à démontrer la tolérance de l’Empereur, qui aurait pu, d’un mot, au grand désappointement de son élégant beau-frère, faire cesser cette exhibition à la fois pompeuse et burlesque.

Si, dans son ménage, Murat semble avoir monopolisé les goûts féminins, par contre, Caroline s’était approprié les droits qui d’ordinaire sont l’apanage du sexe fort : « Elle portait, a dit Talleyrand, une tête de Cromwell sur les épaules d’une jolie femme. » Mise en appétit par les premiers honneurs princiers, Caroline, alors grande-duchesse de Berg, après s’être dit qu’elle pouvait être reine aussi bien qu’une autre, se demanda pourquoi elle ne serait pas impératrice.

La présence constante de l’Empereur au milieu des batailles rendait possible la vacance subite du trône de France. Caroline arrêta sa pensée devant cette hypothèse, et envisagea froidement ce qui se passerait le jour où surviendrait la mort accidentelle de Napoléon. Elle en arriva, particularité bizarre, dans le palais même de l’Élysée qu’elle devait à la libéralité de son frère, à élaborer un plan exactement semblable à celui que méditait le général Malet du fond de sa prison ! Pour atteindre son but, Malet ne pouvait compter que sur sa témérité ; Caroline, elle, trouvant des armes dans sa beauté, entreprit la tâche facile de séduire le gouverneur de Paris qui était alors le général Junot. Elle employa toute sa coquetterie à conquérir le cœur du général et réussit à merveille dans cette tentative, moins difficile que risquée de la part d’une femme jeune et jolie. Junot, qui avait trente-six ans à peine, ne vit dans cette bonne fortune qu’une victoire de ses avantages personnels. Il était loin de soupçonner la machination, exempte de poésie, qui se cachait sous les démonstrations amoureuses de sa maîtresse. Cette liaison et les menées qui lui servaient de mobile n’étaient pas un très grand secret. D’après Girardin, on en jasait à la cour et à la ville.

Les calculs de Caroline étaient encore plus profonds. Se préoccupant du rôle des puissances étrangères à l’heure où son plan serait réalisable, elle était pleine d’attentions pour le corps diplomatique. Si l’on s’en rapporte aux dires de Fouché, confirmés par Mlle Avrillon, elle ne se montra pas insensible aux hommages du prince de Metternich. Et sur ce point, Mme de Rémusat ajoute : « Metternich obtint des succès auprès des femmes… Il parut s’attacher à Mme Murat, et il lui a conservé un sentiment qui a maintenu longtemps son époux sur le trône de Naples. »

L’Empereur, à son retour de l’entrevue de Tilsitt, ne tarda pas à connaître le petit roman que Caroline avait ébauché avec Junot. Ce roman, dont les péripéties se rattachaient toutes à la mort de Napoléon, ne fut pas, on le pense bien, du goût de ce dernier. Cependant il ne s’arrêta pas au côté politique de cette intrigue. Soit ennui d’avoir à sévir, soit pitié des rêves présomptueux de sa sœur, il se contenta de séparer les deux amants, sans, pour cela, montrer une de ces fureurs qu’on nous a dit lui être familières ; on va pouvoir en juger.

Nous avons dit que Junot ne savait rien du complot dont, en fait, il était la cheville ouvrière. Il voulait se croire aimé pour lui-même, et n’était pas sans inclination pour sa maîtresse. Aussi, grande fut sa désolation quand, mandé par Napoléon, il reçut l’ordre de partir pour Lisbonne en qualité d’ambassadeur, en même temps qu’il serait commandant de l’armée d’observation de la Gironde. Junot, sentant une disgrâce dans ses nouvelles fonctions, s’écria : « Ainsi, vous m’exilez ! Qu’auriez-vous fait de plus si j’avais commis un crime ? » L’Empereur, touché du chagrin qu’éprouvait son ami de jeunesse, lui dit : « Tu n’as pas commis de crime, mais tu as commis une faute… Il est nécessaire que tu t’éloignes quelque temps de Paris ; cela est convenable pour détruire tous les bruits qui ont couru sur ma sœur et sur toi… Tu auras à Lisbonne une autorité sans bornes… Allons, mon vieil ami, le bâton de maréchal est là-bas… Crois-moi, la vraie raison de ton départ, c’est ta gloire. » Telles sont les paroles rapportées par la femme de Junot ; elles ne témoignent pas d’une excessive sévérité de la part de l’Empereur.

Napoléon ne fut pas plus méchant à l’égard de sa sœur. Il voulut paraître ne rien savoir de la petite conspiration. L’année suivante, il nomma Murat roi de Naples et réalisa ainsi le vœu le plus cher de Caroline, qui désirait si ardemment s’asseoir sur un trône.