Rien d’aussi étrange que ce procès fait à Napoléon.

A l’île d’Elbe, pas plus qu’ailleurs, on ne trouve la moindre trace d’une anomalie quelconque dans les rapports du frère et de la sœur.

D’abord, la présence de la vieille mère paraît être une garantie de valeur suffisante. Ensuite, ce n’est certainement pas le refus de solder une modique somme de soixante-deux francs trente centimes qui suscitera l’idée d’une intimité complaisante. L’Empereur écrit de sa main, en marge de la demande : « N’ayant pas ordonné cette dépense qui n’est pas portée au budget, la princesse la paiera. »

Enfin, on est allé jusqu’à trouver étrange que Pauline, aux jours néfastes, ait mis à la disposition de son frère une partie de sa grande fortune, qu’elle lui ait donné ses diamants pour servir de suprême ressource à la veille de la campagne décisive qui devait aboutir au désastre de Waterloo. Pour juger insolite et risquée, en cette circonstance, la conduite de Pauline envers Napoléon, il faut vraiment croire l’âme humaine incapable d’un peu de grandeur. Il n’est cependant pas rare de rencontrer de nobles qualités de cœur chez les femmes coquettes, fantasques, capricieuses, et légères même de mœurs comme l’était la princesse Borghèse.

En un mot, près de son frère éprouvé par le malheur, Pauline, émue, frappée d’une si grande infortune, se montra ce qu’elle était réellement : une bonne et charmante fille.

IX

On a peine à en croire ses yeux, lorsqu’on lit que Murat, roi de Naples, époux de Caroline Bonaparte, comblé lui-même des faveurs impériales, fut le premier à trahir la cause de l’Empereur. On croit encore bien plus être le jouet d’une absurde hallucination, quand on constate que Caroline, la plus jeune sœur de Napoléon, fut, sinon l’inspiratrice, du moins la complice parfaitement consciente de cette insigne forfaiture.

Nous allons énumérer ce qu’avait fait l’Empereur pour mériter une si noire ingratitude.

Avant tout, il faut déclarer que nul ne songe à marchander à Murat ses droits à l’admiration pour sa bravoure indomptable et incontestée. Ses grades, ses distinctions honorifiques dans l’armée, il les a gagnés vaillamment. De ce chef, il ne doit rien à l’Empereur. Mais il reste son débiteur pour les titres royaux dont il fut investi, et que n’ont obtenus ni les Berthier, ni les Ney, ni les Lannes, ni les Davout, bien aussi courageux que lui, tout en ayant, en plus, des qualités militaires infiniment plus solides.

Murat, fils d’un aubergiste de la Bastide, près de Cahors, ancien garçon de boutique chez un mercier de Saint-Céré, débuta par une gasconnade dans ses rapports avec Napoléon. Quand celui-ci partit, en 1796, pour la première campagne d’Italie, Murat, colonel provisoire, n’étant en réalité que chef d’escadrons au 21e régiment de chasseurs, vint chez le jeune général en chef et lui dit : « Mon général, vous n’avez point d’aide de camp colonel, il vous en faut un, et je vous propose de vous suivre pour remplir cet emploi. » La tournure de Murat plut à Bonaparte, il accepta son offre ; grâce à cette subtilité de langage, Murat se trouva définitivement pourvu de son grade de colonel. L’année suivante, il était général. En cette qualité, il prit part à l’expédition d’Égypte. Trois mois à peine après le 18 brumaire, Murat épousait Caroline Bonaparte. « Ce mariage, dit Bourrienne, fut célébré au Luxembourg, mais avec modestie. Le Premier Consul ne pensait pas encore que ses affaires de famille fussent des affaires d’État… A ce moment, Bonaparte n’avait pas beaucoup d’argent, il ne donna à sa sœur que trente mille francs de dot. Sentant toutefois la nécessité de lui faire un cadeau de noces, et n’ayant pas de quoi en acheter un convenable, il prit un collier de diamants à sa femme, et le donna à la future. »