De cette imposture patente qui ne fait même pas honneur à l’imagination de son inventeur, que reste-t-il donc ? L’innocence de ceux qui ont cru à cette absurde mystification.

L’œuvre de la calomnie, même immonde, même dénuée de tout fondement, est tellement pernicieuse, qu’il ne suffit pas d’avoir établi l’invraisemblance d’une accusation. Il faut prolonger l’enquête au delà de la réfutation et prouver, à la confusion des sycophantes acharnés à souiller sa mémoire, que, loin d’avoir eu les instincts pervers qu’on lui a prêtés, Napoléon s’est toujours conduit, envers Pauline Bonaparte, en conseiller sévère, et non en homme passionné.

A quelle époque prétendrait-on placer ce roman abject ? Ce n’est probablement pas quand la famille était en Corse ou à Marseille ; Pauline avait alors treize ans au maximum. Elle ne se retrouvera plus ensuite avec son frère que pendant la première campagne d’Italie, à Montebello et à Passeriano ; à ce moment, Bonaparte, tout entier à sa passion pour Joséphine, n’avait guère d’autres idées amoureuses en tête. Il n’en avait pas, en tout cas, pour Pauline, qu’il maria, à peine âgée de dix-sept ans, à Leclerc, officier de son état-major.

Il n’est pas loisible non plus de placer ce honteux accord fraternel à la date de l’année suivante ; Napoléon était en Égypte, Pauline n’y était pas. La période du 18 brumaire, suivie bientôt de la campagne de Marengo, ne semble pas davantage une date favorable. Si l’on considère l’attitude de Napoléon envers sa sœur en 1802, il sera acquis que jusque-là elle n’exerçait aucun ascendant sur lui. A cette époque, Leclerc faisait ses préparatifs de départ en vue de l’expédition de Saint-Domingue, dont il avait été nommé général en chef. Napoléon exigea que Pauline accompagnât son mari à Saint-Domingue, ainsi que le constatent les Mémoires de Lucien Bonaparte, confirmés par ceux de Constant.

En 1803, Pauline revint de Saint-Domingue. Elle était veuve du général Leclerc, mort de la fièvre jaune. Elle logea dans l’hôtel que Joseph habitait alors, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Ce n’est pas encore le choix de cette demeure qui éveillera des suppositions malveillantes. Lorsque le deuil de Pauline fut terminé, Napoléon, qui lui donnait cinq cent mille francs de dot, arrangea le mariage de sa sœur avec le prince Camille Borghèse. Après le mariage, la nouvelle princesse partit pour Rome avec son époux.

Si, depuis ce moment, Napoléon est sorti parfois de son rôle de frère, c’est pour tenir celui de père, témoin la lettre suivante :

« Aimez votre mari et votre famille, soyez prévenante, accommodez-vous des mœurs de la ville de Rome, et mettez-vous bien dans la tête que si, à l’âge que vous avez, vous vous laissez aller à de mauvais conseils, vous ne pouvez plus compter sur moi.

« Quant à Paris, vous pouvez être certaine que vous n’y trouverez aucun appui, et que jamais je ne vous y recevrai qu’avec votre mari. Si vous vous brouillez avec lui, la faute serait à vous, et alors la France vous serait interdite. »

En vérité, tout dans la vie de Napoléon proteste contre l’odieuse dépravation qu’on essaye de lui supposer. Non seulement ses sentiments sont l’opposé de ces bas instincts, mais encore tous ses actes sont là pour confondre la mauvaise foi de ses détracteurs.

Un souverain qui pouvait disposer de tout sans contrôle, s’il avait aimé sa sœur d’une manière inavouable, ne lui aurait marchandé ni les honneurs ni les richesses. Or Pauline, ceci a son importance, est de toutes les sœurs de Napoléon celle qui eut le moins à se louer de sa munificence. Quand Caroline est reine de Naples, quand Elisa est grande-duchesse de Toscane, Pauline reste toute sa vie titulaire de la petite principauté de Guastalla. Elle fut peut-être la seule à essuyer des refus de la part de l’Empereur. Alors que, selon M. de Metternich, « ses sœurs obtenaient de lui tout ce qu’elles voulaient », Pauline se voyait refuser la simple autorisation d’envoyer à Paris un certain M. Michelot, chargé par elle de suivre quelques affaires dans la capitale.