Aussitôt l’empire proclamé, commencèrent près de Napoléon les obsessions de ses sœurs, désireuses de gouverner des royaumes. « Ce fut de leur part, dit Mlle Avrillon, une véritable persécution. » L’Empereur, qui ne savait pas résister longtemps aux prières des siens, donna, en 1804, à Elisa la principauté souveraine de Piombino, bientôt renforcée de celle de Lucques. Enfin, comme l’ambition de sa sœur n’était pas encore satisfaite, il lui accorda, en 1808, le grand-duché de Toscane.
Si l’on en juge par la correspondance de Napoléon, celui-ci semble avoir pris à tâche d’éviter toute discussion avec Elisa, dont l’humeur « désagréablement pointue » était peu accommodante. La gestion de ces duchés, allant plus ou moins mal, ne pouvait avoir grande conséquence sur le sort de l’empire. Napoléon la laissa donc libre de se livrer aux extravagances de son caractère altier, « recherchant le faste, l’appareil militaire, se modelant par imitation sur les habitudes de son frère ». Il ferma les yeux sur ses intrigues galantes, dont quelques-unes ont fait grand bruit. Sous l’ascendant de M. Fontanes, à qui elle n’avait rien à refuser, elle travaillait à se faire une renommée dont elle payait les trompettes qui s’appelaient : le chevalier de Boufflers, La Harpe et Chateaubriand.
Ce n’est pas non plus du côté d’Elisa que Napoléon trouva les éléments propres à rehausser l’éclat de son trône. Aux jours de splendeur, il eut les contrariétés journalières que lui causait la parodie ridicule du gouvernement impérial jouée à Florence, et il se trouvait atteint par la déplorable réputation de sa sœur. Aux jours de revers, en 1813, il eut le chagrin de voir Elisa négocier un arrangement avec Murat, dont la fortune lui paraissait offrir plus de chances que celle de Napoléon.
VIII
Après la figure revêche et orgueilleuse d’Elisa, après ce caractère de femme se plaisant à passer des revues avec des poses soldatesques, après ce tempérament ambitieux, égoïste, ingrat, vient se présenter la pâle et languissante figure de Pauline Bonaparte, femme jusqu’au bout de ses petits ongles roses, la plus belle parmi les belles femmes de son temps, jalouse uniquement de conserver le titre de « reine des colifichets », honneur suprême, à ses yeux, que lui ont valu son élégance et sa coquetterie.
Sa beauté resplendissante, sans rivale dans toute l’Europe, a été immortalisée par le ciseau de Canova, qui a légué à notre admiration le modèle des formes incomparables de la princesse, reposant presque nue sur un lit antique. Le caprice audacieux qui porta Pauline à prendre, dans l’atelier du sculpteur, cette pose peu chaste, quoique très académique, indique d’un seul trait tout son caractère. Infatuée d’elle-même, sensible à tous les hommages, incapable d’aucune retenue dans ses fantaisies les plus inconsidérées, telle était celle que, dès son enfance, on appelait la jolie Paulette.
Pour avoir toléré, sans les refréner avec brutalité, les dérèglements de sa sœur, l’Empereur a été diffamé ignominieusement : avec Pauline Bonaparte arrive l’abominable accusation, cultivée dans la bave des traîtres, des courtisans éconduits ou des femmes délaissées. Cette atroce calomnie, que des Français ont pris plaisir à répéter inconsciemment, a été repoussée, il faut le dire bien vite, par les pires ennemis de Napoléon, par les Anglais. « On est allé, dit Walter Scott, jusqu’à imputer à Pauline une intrigue avec son propre frère. Nous rejetons sans balancer une accusation trop hideuse même pour être mentionnée, et qu’on ne devrait jamais articuler sans une preuve évidente à l’appui. »
Notre intention n’est pas de faire ici l’apologie quand même de Napoléon. Nous recherchons quelles ont été les véritables inclinations de l’homme. Nous voulons le montrer tel qu’il était. Aurait-il eu cette perversité de mœurs, que nous n’aurions pas hésité un instant à scruter cette stupéfiante aberration chez un homme en qui nous avons constaté les plus hautes vertus familiales. Nous aurions examiné le fait avec la même ténacité que nous avons apportée à mettre en relief ses penchants honnêtes. Mais, heureusement pour l’honneur du souverain qui a gouverné la France pendant quinze ans, heureusement aussi pour la dignité nationale, nous n’avons pu remplir la tâche de relever, impartialement, pas à pas, les traces de criminelles relations entre le frère et la sœur, par la simple raison que, dans tous les documents existant à cette heure, il est impossible de rencontrer autre chose que l’affirmation sèche et crue de cet outrage révoltant. Aucune allégation motivée n’est parvenue jusqu’à nous, nul indice probant n’a été révélé.
On a publié, il est vrai, des lettres que, d’après leurs éditeurs, Pauline aurait écrites à deux colonels, ses amants, pendant son séjour à l’île d’Elbe, en 1814. Ces lettres, telles qu’on les a imprimées, sont assurément révélatrices de la monstrueuse accusation. Mais elles n’existent nulle part ; personne ne les possède en originaux. Elles font tout l’effet d’avoir été inventées pour le plus grand amusement de Louis XVIII.
Quand les rois prennent du plaisir aux historiettes scandaleuses, les courtisans ne se font pas faute de leur en raconter. Les innombrables infamies publiées contre Napoléon, sous Louis XVIII, attestent que ce monarque n’a pas chômé sous le rapport des distractions qu’il affectionnait. C’est au rang de ces libelles qu’il faut placer les prétendues lettres de Pauline dont personne n’est en position d’affirmer l’authenticité. M. de Jaucourt parle d’épîtres et de lettres, mais ne dit pas les avoir vues. Mounier ne dit pas non plus qu’il les a vues ; il insinue seulement que « Beugnot lui a conté qu’il avait intercepté des lettres ». Il n’est pas hors de propos de rappeler que Beugnot a publié des Mémoires peu tendres pour l’empire dans lesquels cet auteur, qui aurait été le détenteur de documents aussi importants, n’y fait même pas la plus vague allusion.