Il faudra examiner de près le système des adversaires et opposer aux rares et insidieux documents versés par eux aux débats les nombreux et irrécusables matériaux qui n’ont pas été inventés pour les besoins de notre thèse.

Et d’abord quelle impression faisait Napoléon sur les personnes qui se trouvaient en contact avec lui pour la première fois ?

« … Bonaparte m’aborda avec simplicité, dit Chateaubriand, sans me faire de compliments ; sans questions oiseuses, sans préambule, il me parla sur-le-champ de l’Égypte et des Arabes, comme si j’eusse été de son intimité et comme s’il n’eût fait que continuer une conversation déjà commencée entre nous. »

« … Dès qu’il parle, témoigne Kotzebue dans ses Souvenirs de Paris, un sourire vraiment gracieux rend sa bouche très agréable et inspire sur-le-champ de la confiance… Il s’approcha de moi et me parla avec infiniment de bonté et d’aisance sur les théâtres… Il aime de préférence la tragédie ; il s’est prononcé envers moi-même, et d’une manière assez gaie, contre les drames, en y mettant toutefois cette restriction que tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. »

Lombard, conseiller intime du roi de Prusse, lui écrit en 1803 :

« … On se trompe absolument à l’étranger sur ce qu’on appelle communément la violence de caractère du Premier Consul, et la précipitation de ses jugements. Il est, dans la discussion, calme, attentif, ayant toujours l’air de vouloir s’instruire, et ne s’irritant pas de la contradiction. »

Un autre étranger, Jean de Muller, dit de sa première rencontre avec Napoléon : « Je le contredis quelquefois, et il entra en discussion. Je dois dire avec impartialité, et aussi sincèrement que si j’étais devant Dieu, que la manière dont il me parlait me remplit d’admiration et d’amour… Ce jour-là a été un des plus remarquables de ma vie. L’Empereur a fait aussi ma conquête par son génie et sa bonté naturelle. »

Enfin, s’il faut la consécration du jugement d’une femme, nous interrogerons son ennemie déclarée, Mme Récamier. « Elle s’étonnait de lui trouver un air de douceur, une simplicité de manières qui contrastait avec les façons toujours théâtrales de Lucien Bonaparte. » « Son regard, dit Stendhal, prenait une douceur infinie quand il parlait à une femme ou qu’on lui contait quelque beau trait de ses soldats. »

Mollien « fut surtout étonné de la patience avec laquelle avaient été écoutées ses longues explications par celui qu’on avait souvent représenté comme le moins indulgent des hommes » ; et l’ancien ministre du Trésor public ajoute : « Je retrouvai souvent cette simplicité, cette patience qui m’avaient séduit dans ma première entrevue, cette disposition à tout entendre qui encourage l’inférieur à tout dire. »

Ces renseignements pris chez des auteurs peu enclins à la flatterie sont confirmés par les autres écrivains contemporains. Au sujet de la facilité avec laquelle on abordait Napoléon, voici l’appréciation caractéristique du duc de Vicence : « Jamais ces vieilles moustaches (les soldats de la garde) n’eussent osé parler au dernier de leurs sous-lieutenants comme ils parlaient au chef redouté de l’armée. »