« Cent fois, constate le duc de Bassano, j’ai vu l’Empereur parcourir, la nuit, les bivouacs, causer çà et là, s’arrêter devant les feux, demander ce qui bouillait dans la marmite et pouffer de rire aux réponses très drôles qu’il recevait. » « Je l’ai connu, dit Marmont, ayant de la bonté et une véritable bonté, quoique ce soit loin de l’opinion consacrée, susceptible d’un attachement durable et sincère pour ceux qui en étaient dignes. » « Lasalle, Junot et Rapp, mentionne le général Marbot, disaient à l’Empereur tout ce qui leur passait par la tête. Les deux premiers, qui se ruinaient tous les deux ans, allaient ainsi raconter leurs fredaines à Napoléon, qui payait toujours leurs dettes. »
« Ce que chacun de nous — dit M. de Ségur, témoin intime de la vie privée de Napoléon — doit à sa mémoire…, c’est d’attester sa bienfaisance pour les infortunes privées, sa douceur, son économie, sa simplicité dans ses habitudes intérieures, la constance de son attachement pour ceux qui l’entouraient. » « Personne, d’après le général Rapp, n’était plus sensible, personne n’était plus constant dans ses affections que Napoléon. » « J’ai eu plusieurs fois l’occasion de le juger bon, » affirme Rœderer.
Meneval, consignant les souvenirs de la première entrevue avec celui dont il devait être le secrétaire, s’exprime ainsi : « Il me parla de mes études avec une bienveillance et une simplicité qui me mirent fort à l’aise, et me firent juger comme cet homme était doux et facile dans la vie privée. » Mlle Avrillon nous montre « l’Empereur, lorsque rien ne le tracassait, très familier avec les personnes de l’intérieur ; leur parlant avec une sorte de bonhomie, d’abandon, comme s’il eût été leur égal ». Et M. de Bausset, qui était de la maison en sa qualité de préfet du palais, confirme cette manière d’être en ces termes : « Dans les audiences, Napoléon s’adressait successivement à chaque personne, et écoutait avec bienveillance tout ce qu’on désirait lui dire. »
Veut-on mettre en doute la sincérité des serviteurs particuliers ? Voici leurs témoignages sanctionnés par un indépendant, un ambassadeur, dont l’hostilité est notoire : « La conversation avec lui, dit M. de Metternich, a toujours eu pour moi un charme difficile à définir… il écoutait les remarques et les objections qu’on lui adressait, sans sortir ni du ton ni de la mesure d’une discussion d’affaires, et je n’ai jamais éprouvé le moindre embarras à lui dire ce que je croyais la vérité, lors même qu’elle n’était pas faite pour lui plaire. » Et comme s’il avait à tâche de prouver l’aménité de l’Empereur, Metternich nous le montre tour à tour « retardant son déjeuner de deux heures pour ne pas interrompre une conversation », lui disant rondement : « Ne soyons ni Empereur des Français, ni ambassadeur d’Autriche, je vous parlerai comme à un homme que j’estime, et ne faisons pas de phrases », ou bien « s’excusant de l’avoir fait attendre huit à dix minutes dans l’antichambre ».
Ce dernier trait est conforme à cet autre raconté par un ancien page de la Cour impériale, M. de Sainte-Croix, qui avait pris un malicieux plaisir à faire attendre, pendant deux heures et demie, le vieil amiral Truguet, sans annoncer sa présence à l’Empereur. Celui-ci ayant rencontré, par hasard, l’amiral dans l’antichambre : « Ah ! Truguet, mon cher ami, dit Napoléon en posant ses deux mains sur les épaules du vieux marin, depuis combien de temps attendez-vous ? »
Cette franche affabilité, ennemie de toute étiquette, a été encore signalée par d’autres auteurs. Après une discussion assez vive sur la musique, Arnault s’étant trouvé offusqué, c’est Napoléon qui le recherche et lui dit en riant : « Eh bien ! vous m’en voulez toujours ? Il ne fait pas bon attaquer Méhul devant vous. » Un autre exemple nous est fourni par Miot de Mélito, revenant à Paris, disgracié et tremblant de paraître devant Napoléon. « Son premier abord, dit Miot de Mélito, fut assez agréable. Il me dit sur le ton de la plaisanterie que je m’étais brouillé avec les ministres, que les ministres n’aimaient pas les administrateurs généraux qui en agissaient à leur tête, qu’enfin j’avais à me réconcilier avec eux. »
Fleury de Chaboulon nous parle « de cette grâce familière qui donnait tant de prix à ses entretiens » ; la duchesse d’Abrantès nous dépeint encore l’aménité de l’Empereur dans un épisode qui lui est personnel. Elle revenait de Lisbonne, où Junot, son mari, était ambassadeur ; à son entrée dans le salon des Tuileries, où la Cour était réunie, l’Empereur ne put s’empêcher de sourire en voyant l’air sérieux que mettait à faire ses révérences celle qu’il avait connue tout enfant : « Eh bien, madame Junot, lui dit-il, on gagne toujours à voyager ! Voyez comme vous faites bien la révérence maintenant. N’est-ce pas, Joséphine ? — Et il se tourna vers l’Impératrice. — N’est-ce pas qu’elle a bon air ? Ce n’est plus une petite fille… C’est madame l’ambassadrice… »
Enfin, pour accentuer le peu de raideur que l’Empereur apportait dans ses relations, il nous manquait de le voir « descendre de son trône pour bavarder avec les membres de l’Institut ». Nous citons là le texte même d’un auteur qu’on n’accusera pas de flatter l’Empereur, c’est La Réveillère-Lépeaux qui termine ainsi sa phrase : « … l’ont sait qu’il bavardait quelquefois beaucoup avec les membres de ce corps savant. »
Naturellement, on a soutenu que Napoléon ne laissait discuter aucune de ses paroles ; M. Taine n’a-t-il pas dit que « son premier mouvement, son geste instinctif, était de foncer droit sur les gens et de les prendre à la gorge… » ? Ce n’est cependant pas ainsi que nous le représente Gohier, l’ancien président du Directoire, emprisonné au 18 brumaire, et dont la malveillance serait excusable. Il dit : « … Non seulement Bonaparte ne s’offensait point de la désapprobation des projets soumis à la discussion de son Conseil d’État…, mais il provoquait la contradiction… Intra parietes, il tolérait tout, aucune objection ne pouvait l’indisposer, et c’était presque toujours celui qui l’avait contrarié avec le plus de force qu’il appelait à dîner avec lui… »
Ceux qui ont le plus travaillé avec Napoléon dans les affaires de l’État — de ce nombre sont Rœderer et Thibaudeau — corroborent en maints endroits cette qualité de son caractère. Meneval, son secrétaire particulier, déclare « qu’il souffrait volontiers la contradiction, et que même il cédait souvent », et Caulaincourt ajoute « qu’il savait supporter avec une grande noblesse la contradiction sur ses idées les mieux arrêtées ». Savary, pour sa part, témoigne que « l’Empereur avait un tel discernement, un tel sentiment de justice, d’attachement pour ceux dans lesquels il avait confiance, qu’il y avait non seulement sécurité, mais avantage à tout lui dire ». On ne saurait mieux compléter ces appréciations générales qu’en montrant l’attitude de l’Empereur aux prises avec l’adversité : « Pendant la traversée de Fréjus à l’île d’Elbe, dit le colonel sir Neil Campbell, Napoléon fut pour nous tous plein de courtoisie et de cordialité. » « Durant le même voyage, remarque de son côté le baron Peyrusse, je vis l’Empereur toujours de bonne humeur, d’une prévenance et d’une politesse parfaites. » Relatons encore l’impression du capitaine Maitland, commandant le navire anglais le Bellérophon, à bord duquel vint se rendre en 1815 le vaincu de Waterloo : « Cet homme possédait à un tel point le don de plaire qu’on éprouvait un sentiment de compassion allié au regret qu’un homme, doué de tant de qualités séduisantes, se trouvât réduit à l’état dans lequel je le vis. »