Dans notre enquête sur la sociabilité de Napoléon, nous avons interrogé vingt-neuf de ses contemporains, dont dix au moins sont ses ennemis avérés ; les réponses ont été unanimes dans leur esprit. Grâce à cette consultation, nous voilà sortis du domaine du merveilleux ; nous sommes désormais en face d’une simple créature humaine, avec les qualités morales de l’homme civilisé.
A côté de témoignages nombreux et contradictoires, formant la véritable base d’un jugement impartial, nous avons plus encore, nous avons le témoignage, il faut le dire très haut, des illettrés, de ceux qui n’ont pas écrit, de ceux qui n’ont pas lu, esprits incultes, impressionnés directement par les procédés dont on use envers eux.
Ces hommes, au nombre de plusieurs centaines de mille, ont vécu, pendant près de vingt ans, côte à côte, pour ainsi dire, avec Napoléon. L’épaisseur d’une tente, pas plus, les séparait. Ils ont peiné ensemble, ils ont supporté des fatigues, des privations inouïes sous l’impulsion de ce chef qui les conduisait à travers l’Europe. Dans l’espèce, il faudra faire grand cas de l’opinion émise par ces natures frustes, privées de sens critique, qui sentent les coups et ne les analysent pas. Pareils à des enfants, ces hommes détestent d’abord le maître dont ils croient avoir à se plaindre.
Eh bien ! qu’ont-ils dit, d’une seule voix, — le mot, en somme, n’est pas hyperbolique, — ces hommes qui représentent presque toute la population virile de la France ?
Quand leurs corps affaissés sous le poids d’un accablement prématuré, quand leurs membres mutilés auraient justifié bien des imprécations, ils ont forgé avec une éloquence enthousiaste et décisive, ils ont créé d’instinct la légende du Petit Caporal. Ces deux derniers mots avaient, dans la bouche de ces braves, une portée considérable qu’il convient de déterminer : le caporal, c’est le camarade de chambrée, c’est le gradé dont l’autorité est presque fraternelle. Il ne quitte jamais son escouade. Chargé de veiller à tous les besoins de ses inférieurs, il n’est exempt d’aucun de leurs dangers, il fait le métier de simple soldat, tout en ayant une responsabilité. Donc, en adoptant ce sobriquet bizarre, ces modestes soldats affirmaient que leur Empereur était pour eux un camarade investi du grand commandement.
Voilà la vérité, sans apprêt, sans réserve, qui est sortie de toutes les chaumières de France !
V
Mais la vivacité des attaques leur donne un semblant de précision ; il faut donc prouver ici que les opinions relevées chez les contemporains étaient rigoureusement motivées.
Est-il vrai, comme l’a dit M. Taine, que, « avec ses généraux, ministres et chefs d’emploi, il se réduit au style serré, positif et technique des affaires… à chaque page, sous les phrases écrites, on devine la physionomie et les intonations de l’homme qui bondit, frappe et abat » ?
Rien de plus imagé, mais rien de moins ressemblant. Certes, Napoléon n’a pas écrit ses ordres de bataille sous forme de pastorales, il n’a pas dicté ses observations sur le budget de l’Empire avec l’abondance de Mme de Sévigné ; cependant, à lire sa correspondance, à écouter les témoins, on acquiert la certitude que, maintes et maintes fois, même en pleine activité de service, même au milieu des combats, il a su passer du ton sec du commandement au langage amical, familier, sans façon de l’homme qui ne cherche nullement à guinder sa pensée. Les preuves matérielles de ce que nous avançons là sont innombrables, elles le sont au point qu’on se demande s’il est quelqu’un parmi ses subalternes qui n’ait reçu des marques de la cordialité de Napoléon.