Des instructions à Faypoult, ambassadeur près de la République de Gênes, se terminent par ces mots : « Votre femme se porte bien, et la petite nièce est toujours bien coquette ; elle fait la cour à mon aide de camp, et elle n’aime de moi que mon bel habit. » Au général Kellermann : « Je regarderai comme un bonheur les occasions où je pourrai vous être bon à quelque chose. — Votre fils a été malade, mais il est rétabli ; j’espère qu’il continuera à servir avec moi. » Au chef d’escadron Colbert : « Je vous envoie une paire de pistolets pour vous tenir lieu de celle que vous avez perdue. Je ne puis les donner à personne qui en fasse un meilleur usage. » Au général Menou : « Je vous envoie un cheval pour vous ; il est très difficile d’en trouver de passables ; il vous sera au moins une preuve de bonne volonté et du désir que j’ai de vous donner une marque d’estime. »

N’emmenant pas Junot au moment de quitter l’Égypte, Napoléon écrit à son vieil ami : « J’ai regretté de ne pouvoir t’emmener avec moi : tu t’es trouvé trop éloigné du lieu d’embarquement. Enfin, dans quelque lieu et dans quelque circonstance que nous nous trouvions, crois à la continuation de la tendre amitié que je t’ai vouée. »

A côté de cette expansion amicale envers un ancien camarade, vous trouvez, à l’adresse des indifférents, une constante courtoisie alliée à la plus rare simplicité.

Voici la lettre de remerciements à Laplace, qui lui a fait hommage de sa Mécanique céleste : « Je reçois avec reconnaissance, citoyen, l’exemplaire de votre bel ouvrage que vous venez de m’envoyer… Si vous n’avez rien de mieux à faire, faites-moi l’amitié de venir dîner demain à la maison. » Au général Delmas : « Je suis fâché, citoyen général, de ne pas m’être trouvé chez moi lorsque vous y êtes passé ; vous êtes du nombre des hommes que j’aime et que j’ai toujours le temps de voir. »

Au général Friant : « Lorsque vous vous serez reposé dans le sein de votre famille le temps que vous jugerez convenable, venez à Paris, je vous y verrai avec le plus grand plaisir. »

Les extraits précédents datant tous de l’époque où Napoléon était général en chef ou Premier Consul, on est en droit de se demander si, chez l’Empereur, devenu de fait un autocrate, il ne va pas se faire une évolution, et si ne vont pas disparaître ces manières avenantes, dont le but était peut-être de ménager des partisans propres à seconder ses visées ambitieuses.

Nul changement ne se produira. Son âme, particularité heureuse, reste toujours pénétrée des mêmes sentiments, sa phrase conserve le même tour bienveillant ou aisé.

A une plainte du général Gazan, l’Empereur répond : « Vous êtes fait grand officier de la Légion d’honneur. C’est par erreur que vous n’avez pas été porté dans l’état de promotions faites à Schœnbrunn. Je ne regrette point cette erreur, puisqu’elle me fournit l’occasion de vous assurer de l’estime que je vous porte. »

Quand Napoléon donne au maréchal Berthier, en toute souveraineté, la principauté de Neufchâtel, les considérants du décret portent : « Cette preuve touchante de la bienveillance de l’Empereur pour son ancien compagnon d’armes, pour un coopérateur éclairé, ne peut manquer d’exciter la sensibilité de tous les bons cœurs, comme elle sera un motif de joie pour tous les bons esprits. »

C’est, dira-t-on, le boniment officiel rédigé par les sous-ordres respectueux des traditions. Admettons-le, mais le camarade va reparaître dans la lettre particulière écrite à cette occasion par l’Empereur à son chef d’état-major. Celui-ci, malgré les instances de son souverain, vivait depuis dix ans en concubinage avec Mme Visconti. L’Empereur profite de la nouvelle situation qu’il fait à Berthier pour lui dire : « Je vous envoie le Moniteur, vous verrez ce que j’ai fait pour vous, je n’y mets qu’une condition, c’est que vous vous mariiez, et c’est une condition que je mets à mon amitié. Votre passion a duré trop longtemps ; elle est devenue ridicule. Je veux donc que vous vous mariiez ; sans cela je ne vous verrai plus. Vous avez cinquante ans, mais vous êtes d’une race où l’on vit quatre-vingts ans, et ces trente années sont celles où les douceurs du mariage vous sont le plus nécessaires. »