Afin de montrer, ce qui sera une surprise pour plus d’un, que les désirs de l’Empereur, même ceux dont il pouvait surveiller de très près la réalisation, n’étaient pas considérés dans son entourage comme des ordres inéluctables, il n’est pas inutile de rappeler ici que Berthier, fort amoureux, continua à vivre avec sa maîtresse, tout en jouissant de ses titres nobiliaires et sans que Napoléon, malgré sa menace, cessât de le combler de faveurs. Quatre ans s’écoulèrent avant que Berthier cédât aux instances de Napoléon et, rompant avec sa maîtresse, consentît à épouser la nièce du roi de Bavière.
Napoléon se raillait volontiers des célibataires qui vivaient autour de lui ; de ce nombre était Cambacérès. Déjà en 1802, au Conseil d’État, raconte Thibaudeau, pendant la discussion de la loi sur l’adoption, la gravité du débat fut égayée par cette saillie du Premier Consul : « Il s’agit maintenant de savoir si l’adoption sera permise aux célibataires. Qui veut parler pour les célibataires ? A vous, Cambacérès. » Et toute l’assistance de se mettre à rire.
Une autre allusion, aussi familière à l’égard de Cambacérès, mais doublée d’un vif intérêt pour sa santé, se retrouve sous la plume de l’Empereur, en 1807 : « Je vois avec peine que votre santé soit dérangée. Heureusement, j’espère que ce n’est qu’un des dérangements que vous avez tous les jours. Si vous ne vouliez pas vous droguer, vous vous porteriez beaucoup mieux ; mais c’est une habitude de vieux garçon. Toutefois, tâchez de vous bien porter ; je le désire par l’amitié que je vous porte. »
Ce style épistolaire, on en conviendra, n’est rien moins que le style froid et compassé d’un souverain écrasant ses inférieurs sous le poids de sa majesté.
Chez Napoléon, l’Empereur cède toujours le pas à l’homme prévenant, empressé, qui redouble de sollicitude pour les personnes dont la vie est éprouvée par quelque fâcheux accident. De ce sentiment qui l’honore, il y a des traits à profusion : en voici quelques-uns pris à toutes les époques de sa carrière.
Lettre au docteur Corvisart : « Je vous prie, mon cher Corvisart, d’aller voir le grand juge et le citoyen Lacépède. L’un est malade depuis huit jours, ce qui me fait craindre qu’il ne tombe entre les mains de quelque mauvais médecin ; l’autre a sa femme malade depuis longtemps ; donnez-lui un bon conseil qui puisse la guérir ; vous sauverez la vie à un homme estimable et que j’aime beaucoup. »
A Bessières, qui est blessé, il écrit : « J’ai ordonné que l’on vous donnât chez moi le logement qu’occupait Junot. Si vous préférez aller à Gyseh, toute la maison est à votre service. Je ne désire qu’une chose, c’est que vous vous dépêchiez de guérir. »
Une autre fois, c’est le général Pino qu’il rassure, en lui disant : « J’ai pris une grande part au malheur qui vous est arrivé ; tranquillisez-vous. Vous avez tout le temps de vous guérir. J’imagine que vous avez appelé de Lyon ou Genève un bon chirurgien… » Même recommandation au général de Wrède : « Je reçois votre lettre. Je suis fâché de votre maladie. Je comptais sur vous dans cette campagne, parce que je connais votre zèle et votre talent… Il faut tranquilliser votre esprit ; c’est le meilleur moyen de guérir le corps. »
Impossible de se montrer plus cordial qu’il ne l’est envers Bernadotte : « … J’ai appris avec la plus grande peine que vous aviez été blessé. Je vois avec grand plaisir que madame Bernadotte se trouve, dans cette circonstance, près de vous. Je désire votre prompt rétablissement et vous revoir à la tête de mon corps d’armée pour le bien de mon service, mais aussi pour l’intérêt particulier que je porte à tout ce qui vous regarde… Dites, je vous prie, mille choses aimables à madame la maréchale, et faites-lui un petit reproche : elle aurait bien pu m’écrire un mot pour me donner des nouvelles de ce qui se passe à Paris ; mais je me réserve de m’en expliquer avec elle la première fois que je la verrai… »
Les lignes suivantes étaient bien faites pour remonter le moral du général d’Hautpoul, également blessé : « J’ai été extrêmement touché de la lettre que vous m’avez écrite. Votre blessure n’est pas de nature à priver votre fils de vos soins. Vous vivrez encore pour charger à la tête de votre intrépide division et vous couvrir d’une nouvelle gloire. Vous et vos enfants, vous pouvez compter sur l’intérêt que je vous porte. »