Quand Lannes, désireux de reprendre un service actif, sollicite l’Empereur, celui-ci lui répond : « Lorsque votre santé sera parfaitement rétablie, vous vous rendrez près de moi. Vous ne doutez pas du plaisir que j’aurais à vous avoir toujours, mais surtout un jour de bataille. Mais rétablissez-vous avant tout. »
N’allez pas croire que l’Empereur réservait ces touchantes préoccupations aux seules personnes placées dans les rangs élevés de son entourage. Un jeune page écrivant à sa mère raconte qu’au retour d’Erfurt, tandis qu’il était à cheval à la portière de l’Empereur, une pluie violente et glacée le trempa jusqu’aux os. « L’Empereur, dit le jeune écuyer, est descendu de voiture et, en me voyant en si bel état, m’a ordonné de rester à la première poste… Je sais que l’Empereur s’est informé plusieurs fois de ma santé. »
Faut-il un exemple plus modeste encore ? Son valet de chambre, Constant, fait une chute de cheval : « Le Premier Consul, dit-il, fit arrêter aussitôt ses chevaux, donna lui-même les ordres nécessaires pour me faire relever, et indiqua les soins qu’il fallait me donner dans ma position ; je fus transporté en sa présence à la caserne de Rueil, et il voulut, avant de continuer sa route, s’assurer si mon état n’offrait point de danger… »
Après l’entourage immédiat, voici le cas d’un simple grenadier ; c’est Coignet, victime d’une tentative d’empoisonnement, qui dit : « Il en fut fait rapport au Premier Consul, qui donna l’ordre de mettre deux médecins de nuit près de moi pour me garder et des infirmiers nuit et jour… Un officier de service venait tous les matins savoir de mes nouvelles. »
VI
En s’appliquant à recueillir et à citer ces exemples multiples qui révèlent une nature si vivement impressionnable, on se demande, en vérité, si ce n’est pas un travail absurde et superflu d’accumuler preuves sur preuves pour démontrer que Napoléon avait un cœur humain et non des entrailles de carnassier.
Pourtant, malgré cette évidence, toujours les pamphlets sont là, en hautes piles masquant la physionomie véritable de l’Empereur.
Plus les attaques ont été virulentes et répétées, plus la réfutation doit prodiguer d’irrécusables documents afin d’opposer à la calomnie une digue de faits que rien ne puisse désormais ébranler. L’impartiale vérité, se dégageant de chaque page, de chaque mot, de chaque incident de l’histoire de cette époque, devra se dresser en face de la diffamation et rendre manifestes, chez cet homme réputé insociable, les rares qualités de tendresse, de charité, de mansuétude, de cordialité acquises par lui, dès l’enfance, et grandies par la pauvreté, l’isolement, les amertumes et les souffrances de sa jeunesse.
C’est en traversant ces phases diverses de son existence, que le caractère de Napoléon s’était formé dans le sens que nous indiquons.
Essayera-t-on de dire que, dans les exemples cités déjà et dans ceux que nous allons citer encore, il n’y a rien de concluant, attendu que son intérêt personnel, la pénurie d’hommes capables, la recherche de la popularité lui commandaient des ménagements envers les uns, des soins calculés pour les autres ?