Ce serait là une théorie singulière qui consisterait à établir qu’on ne doit tenir compte à un homme de ses bonnes actions qu’autant qu’elles lui sont nuisibles.
Nous pensons qu’à moins d’être aveuglé par l’esprit de dénigrement, on doit partir de ce principe que la bonté humaine se juge dans ses effets sur autrui, non dans ses causes, quelles qu’elles soient, trop complexes du reste pour ne pas défier, en général, toute analyse. Demande-t-on à un sauveteur s’il ambitionne une distinction ou les bravos de la foule assemblée sur le rivage ? Demande-t-on à un homme charitable s’il n’a d’autre mobile que de s’attirer les bénédictions des malheureux ?
La sincérité du cœur de Napoléon et sa sensibilité sont, dans leur ensemble, parfaitement mises en évidence par sa conduite envers Desaix.
Lorsque ce général revint d’Égypte, Napoléon lui écrivit : « … Enfin, vous voilà arrivé ; une bonne nouvelle pour toute la République, mais plus spécialement pour moi, qui vous ai voué toute l’estime et l’amitié que mon cœur, aujourd’hui bien vieux et connaissant trop profondément les hommes, n’a pour personne… Venez, le plus vite que vous pourrez, me rejoindre où je serai. »
Le soir de la bataille de Marengo où Desaix a été tué : « Malgré la victoire décisive qu’il vient de remporter, le Premier Consul était plein de tristesse et ne cessait de répéter, dit Constant, que la France venait de perdre un de ses meilleurs enfants et lui son meilleur ami. » A Ségur qui le félicite de ses succès, il répond : « Oui, mais Desaix ! Ah ! si j’avais pu l’embrasser après la bataille, que cette journée eût été belle ! »
Après avoir constaté les mêmes regrets, Marmont ajoute qu’en souvenir de son ami, le Premier Consul, bien que son état-major fût complet, attacha à sa personne Rapp et Savary, les deux aides de camp de Desaix.
Tel était le Premier Consul, voici l’Empereur : on connaît son affection particulière pour le maréchal Lannes, le seul qui se permît de continuer à tutoyer l’Empereur.
L’amitié du souverain pour son vieux camarade ne se démentit jamais ; aussi quelle ne fut pas son émotion quand il assista aux derniers moments du maréchal, atteint mortellement par un boulet à la bataille d’Essling !
Tous les jours, soir et matin, il allait voir le pauvre blessé dont les souffrances durèrent une semaine. A sa dernière visite, il arriva peu d’instants après la mort de Lannes. « M’écartant de la main, Napoléon s’avança, dit Marbot, vers le corps du maréchal, qu’il embrassa en le baignant de larmes, disant à plusieurs reprises : — Quelle perte pour la France et pour moi ! — En vain le prince Berthier voulait éloigner l’Empereur de ce triste spectacle, il résista pendant plus d’une heure. »
Le lendemain même du décès, il écrivait à la veuve de Lannes : « Ma cousine, le maréchal est mort, ce matin, des blessures qu’il a reçues au champ d’honneur. Ma peine égale la vôtre. Je perds le général le plus distingué de mes armées, mon compagnon d’armes depuis seize ans, celui que je considérais comme mon meilleur ami. Sa famille et ses enfants auront toujours des droits particuliers à ma protection. » Et, comme complément à cette lettre, nous trouvons ces mots adressés à la même date par l’Empereur à l’Impératrice : « Si tu peux contribuer à consoler la pauvre maréchale, fais-le. »