Ce ne sont pas là de rares exceptions recherchées minutieusement ; chaque événement analogue a toujours excité chez Napoléon une égale sensibilité, une même sollicitude pour ceux qui sont douloureusement éprouvés.
A la mort de l’amiral Brueys, il écrit à sa veuve :
« Votre mari a été tué d’un coup de canon, en combattant à son bord. Il est mort sans souffrir et de la mort la plus douce, la plus enviée par les militaires. Je sens vivement votre douleur. Le moment qui nous sépare de l’objet que nous aimons est terrible. Après avoir rattaché votre âme au monde par l’amour filial et l’amour maternel, appréciez pour quelque chose l’amitié et le vif intérêt que je prendrai toujours à la femme de mon ami. »
Général en chef d’une armée, comme il l’était à la date où il écrivait la lettre précédente, Napoléon ne pouvait donner que des consolations platoniques. Du jour où il est Premier Consul, ses préoccupations pour les affligés vont beaucoup plus loin. A la mort du préfet Ricard, il écrit au ministre de l’intérieur : « … Je désire que vous me fassiez connaître la situation de sa famille, l’âge de ses enfants et le genre d’éducation qu’ils ont reçue, afin que je les mette à même de marcher sur les traces de leur père. » A Mme Watrin : « Le grand juge, madame, vous fera remettre douze mille francs. Le ministre de la guerre a dû vous remettre un brevet de pension de trois mille francs. Ce sont là de faibles marques de l’intérêt que je prends à votre position et je saisirai toutes les occasions qui s’offriront de vous être utile. »
A Berthier : « … La perte d’un père est toujours sensible. Je vous connais et je comprends vos peines. Mais enfin, à quatre-vingt-cinq ans, il faut bien finir ; et quand on a bien vécu, on ne peut plus ambitionner à cet âge que de laisser un bon souvenir. Croyez à toute la part que je prends à cette perte. » A Mme Gudin : « Madame la comtesse Gudin, je prends part à vos regrets. Vous et vos enfants aurez toujours des droits près de moi. Le ministre secrétaire d’État vous expédie le brevet d’une pension de douze mille francs, et l’intendant du domaine extraordinaire vous fera parvenir le décret par lequel j’accorde une dotation de quatre mille francs à chacun de vos enfants… » A la veuve du général Walther : « … Je partage bien vivement votre douleur. Je charge mon grand maréchal de vous voir et d’arranger tout ce qui est relatif à vos intérêts et à ceux de vos filles. Vous et elles, vous pouvez toujours compter sur ma protection, je vous en donnerai des preuves dans toutes les circonstances. »
A la maréchale Bessières : « Votre mari est mort au champ d’honneur… Il laisse une réputation sans tache. C’est le plus bel héritage qu’il ait pu léguer à ses enfants. Ma protection leur est acquise : ils hériteront aussi de l’affection que je portais à leur père. »
Ce ne sont pas, il faut l’observer, des paroles vaines, oubliées avec l’émotion du premier moment : sept mois plus tard, exécutant ses promesses, Napoléon faisait disparaître les embarras financiers que Bessières avait laissés derrière lui. « Ma cousine, écrivait l’Empereur à la maréchale, j’ai reçu la lettre que vous m’avez écrite. Votre confiance en moi est bien fondée. J’ai donné ordre à mon grand maréchal du palais de me faire un rapport sur votre affaire ; je prendrai les mesures nécessaires pour la terminer et vous mettre dans une situation convenable. Chargez votre père ou quelqu’un qui ait connaissance de vos affaires (et sans que les créanciers de la succession le sachent) de voir mon grand maréchal, pour lui donner tous les renseignements qu’il peut demander. »
Lorsque Junot perdit sa mère, l’Empereur, dit la duchesse d’Abrantès, « lui écrivit une lettre amicale… dans laquelle, particularité fort remarquable, il tutoyait Junot et lui parlait comme à Toulon ou bien à l’armée d’Italie ».
Combien profonde fut la douleur de Napoléon le jour où, après le petit combat de Reichenbach, sous Dresde, Duroc fut atteint par un boulet ennemi !
Aussitôt que Napoléon fut informé, il se rendit près de Duroc, et le serra à plusieurs reprises dans ses bras.