« … L’infortuné agonisant chercha des yeux l’Empereur, et lui demanda, « par pitié, de l’opium ». Napoléon prit la main de Duroc, la pressa, et saisissant mon bras, rapporte Caulaincourt, sortit en chancelant. — C’est horrible, horrible, disait-il, mon bon, mon cher Duroc ! Ah ! quelle perte ! — Des larmes brûlantes coulaient de ses yeux et tombaient sur ses vêtements ; nous revînmes silencieux au camp… L’Empereur fit acheter un terrain à Makersdorf, ordonna l’érection d’un monument, et écrivit de sa main ce qui suit : — Ici le général Duroc, duc de Frioul, grand maréchal du palais de l’empereur Napoléon, frappé glorieusement d’un boulet, est mort entre les bras de l’Empereur, son ami. — Il remit ce papier à Berthier sans prononcer un mot. »

C’est surtout par des soins paternels envers la famille de Duroc que l’Empereur honora la mémoire de son ami. Il transmit à la fille et à la veuve du grand maréchal le duché de Frioul, d’un rapport de plus de deux cent mille francs par an. En dictant cet ordre, il ajoute : « Je désire, s’il faut un tuteur, qu’il soit jeune afin qu’il puisse assister au mariage de sa pupille. » Et à la veuve de Duroc il écrit : « Vous pouvez compter sur toute mon affection et sur le désir que j’ai de vous donner, dans toutes les circonstances, des preuves de l’intérêt que je prends à la famille du grand maréchal. »

Ces lignes sont écrites au cours de la campagne de 1813, alors qu’ayant perdu ses vieilles troupes, l’Empereur luttait contre l’Europe entière avec une armée de soldats inexpérimentés, mal armés ; alors, en un mot, qu’il sentait son trône s’écrouler. Néanmoins, en comparant l’expression de ses sentiments en ces heures désastreuses avec celle que contient la lettre écrite à Mme Brueys et datée d’Égypte, c’est-à-dire au moment où le jeune général, à l’aurore de sa carrière triomphale, pouvait rêver les plus hautes destinées, vous semble-t-il que son cœur rassasié d’orgueil soit moins capable d’attendrissement, que ses yeux éblouis par dix ans de magnificence soient moins accessibles aux larmes, que sa pitié envers les affligés soit émoussée par la satisfaction de la toute-puissance, et ne reconnaissez-vous pas enfin que son âme est restée absolument la même ?

Remontez encore plus haut, reportez-vous à la lettre écrite à sa mère par Napoléon écolier, à l’occasion de la mort de son père, et dans laquelle il dit : « … Consolez-vous, ma chère mère, les circonstances l’exigent. Nous redoublerons nos soins et notre reconnaissance, et heureux si nous pouvons, par notre obéissance, vous dédommager un peu de l’inestimable perte d’un époux chéri. »

Chez l’enfant malheureux comme chez le puissant Empereur, à ces deux pôles de la hiérarchie sociale, c’est, avant tout, le désir de consoler les autres qui tient la première place dans son esprit.

VII

Le maître, sous peine d’avilir ses inférieurs, ne doit pas être un régulateur mécanique, sorte d’automate, à l’aspect glacial, qui reste impassible tant que le mouvement s’accomplit, mais dont le grand ressort se détraque avec fracas au moindre dérangement.

Il doit, pour élever la dignité de ses serviteurs, apprécier leurs efforts, infliger le blâme le jour où c’est nécessaire, mais aussi décerner les éloges à ceux qui les méritent.

On ne s’est pas fait faute de dire que l’Empereur, dominateur brutal en toutes choses, traitait ses subordonnés de Turc à Maure ; nos auteurs modernes veulent même qu’on se le représente avec les allures d’un planteur, le bâton levé sur ses esclaves.

Pour faire justice de cette erreur radicale, il nous suffira de cueillir, au hasard des temps et des événements, les félicitations, les encouragements que l’Empereur adressait journellement aux fonctionnaires de tout ordre.