Par leur nombre considérable, les pièces à l’appui de cette assertion forment avec les noms de leurs destinataires une sorte d’Annuaire impérial. A les lire, il semblerait qu’on évoque tous les anciens collaborateurs de Napoléon.
Ces documents, témoins irrécusables, attestent que, dans ses paroles qui n’ont pas été conservées, l’Empereur a dû, presque en toutes circonstances, exprimer amplement sa satisfaction à ceux qui en étaient dignes. On n’en pourra douter en lisant les lettres suivantes :
A Bernadotte : « … J’ai vu avec plaisir l’activité et les talents que vous avez déployés dans cette circonstance, et la bravoure distinguée de vos troupes. Je vous en témoigne ma satisfaction ; vous pouvez compter sur ma reconnaissance. » A Kléber : « … Si je tenais le burin de l’histoire, personne n’aurait moins à s’en plaindre que vous. » A Gouvion-Saint-Cyr : « … Recevez, comme témoignage de ma satisfaction, un beau sabre que vous porterez les jours de bataille. » A Moreau : « Je ne vous dis pas tout l’intérêt que j’ai pris à vos belles et savantes manœuvres ; vous vous êtes encore surpassé dans cette campagne… » A Brune : « … Vous avez rendu leur ancienne gloire à nos champs de l’Adige. » A Jourdan : « Faites-lui connaître, écrit l’Empereur au ministre de l’intérieur, la satisfaction que j’ai de son administration, le désir que j’ai de le voir près de moi, et l’intention où je suis de le proposer au Sénat comme il le désire… » A Ney : « … Je conçois vos regrets de ne pas vous être trouvé à la bataille. J’en ai éprouvé aussi, me souvenant de votre belle conduite à Elchingen. Vous ne pouviez être partout. Vous avez très bien fait dans le Tyrol. » A Davout : « … Je vous fais compliment de tout mon cœur sur votre belle conduite. Témoignez ma satisfaction à tout votre corps d’armée. » A Lannes : « … J’ai appris avec plaisir par votre relation la brillante conduite de votre corps d’armée. Je vous sais gré de tout le courage que vous montrez, et je l’attribue à votre zèle pour mon service et à l’amitié que vous me portez… »
Gaudin, ministre des finances, se trouvant dans une position embarrassée, avait eu recours à l’Empereur : « … Je dois tant à votre bonne administration qu’il est tout simple que je vienne à votre secours dans cette circonstance. Voyez-y une preuve de ma satisfaction de vos services. » A la Bouillerie : « Je vous ai nommé payeur général de la marine ; je suis bien aise d’avoir trouvé cette occasion de vous témoigner ma satisfaction. Je vous ai nommé de la Légion d’honneur ; je suis bien aise de vous l’annoncer moi-même. » A Lacuée, directeur de l’Administration de la guerre : « … J’ai lu votre lettre avec peine. Comment avez-vous pu supposer que j’aie jamais eu aucune espèce de doute sur votre zèle et sur votre attachement à ma personne ? On ne peut être plus satisfait que je le suis de tout ce que vous faites… »
Les plus humbles profitent du désir habituel qui anime Napoléon de donner des témoignages de son contentement. C’est ainsi qu’il écrit à Clarke, ministre de la guerre : « J’ai lu avec intérêt les deux beaux et grands états que vous m’avez envoyés. Je désire que vous me fassiez connaître quelle marque de ma satisfaction je puis donner à cet employé. Il y a là dedans une grande exactitude. Je n’y ai trouvé aucune faute. »
Ses éloges arrivaient jusqu’aux derniers rangs de l’armée, témoin cette lettre écrite à Léon Aune, sergent des grenadiers de la 32e demi-brigade :
« J’ai reçu votre lettre, mon brave camarade ; vous n’aviez pas besoin de me parler de vos actions. Vous êtes le plus brave grenadier de l’armée après la mort du brave Benezette. Je désire beaucoup de vous voir ; le ministre de la guerre vous en envoie l’ordre. »
Enfin, si constant est chez Napoléon l’esprit de justice et de reconnaissance pour les services rendus, que, même après leur mort, il s’inquiète de ce qui a été fait pour honorer la mémoire de ceux qui lui ont été dévoués. « Je suis surpris, écrit-il, que rien n’ait encore été fait pour honorer la mémoire du général Reynier, qui a eu une carrière si distinguée… Faites faire aussi au ministère de la guerre une notice ; qu’on jette quelques fleurs sur la tombe d’un homme qui a bien servi, qui était honnête homme, et dont la mort est une perte pour la France et pour moi. »
Ces nobles préoccupations portent comme date : Soissons, 1814, c’est-à-dire le moment le plus aigu de la crise dont le dénouement fut l’abdication, signée un mois plus tard… Penser à d’autres qu’à soi-même en un tel moment, c’est plus que de la sollicitude, c’est de l’abnégation.