M. de Lacépède s’étant trouvé offusqué à la suite d’objections sur la régie de la maison d’Écouen, l’Empereur lui fait, en quelque sorte, des excuses en lui écrivant :
« J’ai reçu votre lettre. Je suis fâché que la lettre que je vous ai écrite vous ait affligé ; ce n’était certainement pas mon intention… surtout croyez que personne ne désire plus que moi vous donner des preuves d’estime et de considération. »
Lebrun, en mission à Gênes, avait fortement irrité l’Empereur par des légèretés dans l’administration. Le mécontentement de Napoléon se traduit avec véhémence dans ses lettres à Fouché et à Cambacérès. Au premier, il dit : « Empêchez qu’on ne mette dans les journaux de Paris ce que M. Lebrun fait imprimer à Gênes, entre autres les lettres supposées de moi, dans lesquelles on me fait parler comme un savetier. » Au second : « … Je vous envoie un bulletin de M. Lebrun. Dites-moi en confidence s’il a perdu la tête : je commence à le croire. Bon Dieu ! que les hommes de lettres sont bêtes ! Tel qui est propre à traduire un poème n’est pas propre à conduire quinze hommes. »
La colère de l’Empereur était à son comble ; il adressa le même jour à Lebrun une mercuriale où nous lisons : « Je ne puis que vous témoigner mon extrême mécontentement. Cet écrit est aussi ridicule que déplacé. En vérité, je ne vous reconnais plus, permettez-moi de vous le dire avec franchise. Vous n’êtes point à Gênes pour écrire, mais pour administrer… Vous avez l’art de faire d’une babiole une chose qui réjouira beaucoup mes ennemis en France ! »
Prenons cette lettre telle qu’elle est, et convenons qu’elle est excessive ; mais elle n’est pas plus tôt partie que Napoléon, pris de remords, reconnaissant qu’il a peut-être été trop vif, craignant de faire de la peine à un vieux serviteur, à son ancien collègue du Consulat, reprend la plume et, de son propre mouvement, atténue ainsi l’effet de ses reproches : « … Je vous ai témoigné, par ma précédente lettre, mon mécontentement du bulletin que vous avez fait imprimer sur l’insurrection de Plaisance. Je serais cependant fâché que vous lui donnassiez une interprétation différente. Je veux, par celle-ci, vous témoigner toute ma satisfaction des mesures que vous avez prises pour détruire cette insurrection. J’ai blâmé vos paroles, mais je loue beaucoup votre zèle. »
Dans ses rapports avec les personnages de l’Empire, où voit-on l’homme inexorable, sorte de tyran atrabilaire, imaginé par certains contempteurs ?
« Dans la campagne de Moscou, dit le duc de Vicence, à la suite d’une discussion très vive, je quittai le quartier général et j’écrivis à l’Empereur pour lui demander un commandement en Espagne ; il me renvoya ma lettre au bas de laquelle était écrit de sa main : « Je n’ai pas envie de vous envoyer vous faire tuer en Espagne, venez me voir, je vous attends. » En m’apercevant, l’Empereur se mit à rire, et, me tendant la main : « Vous savez bien, dit-il, que nous sommes deux amoureux qui ne peuvent se passer l’un de l’autre… »
Si l’on met en regard de ce récit, qui montre l’Empereur en 1812, le jugement porté par Mollien, en 1801 : — « Ses saillies ne sont pas rares, mais elles ne laissent aucunes traces : le Premier Consul est le premier à s’en accuser, et il demande souvent qu’on les oublie comme lui-même », — alors, ne faudra-t-il pas convenir que le caractère de l’Empereur était bien connu de ses contemporains, que ce caractère n’a jamais varié, et qu’on en peut suivre la ligne continue, régulière et nette à travers les différentes époques de son existence ?
IX
Les mouvements de vivacité reprochés à l’Empereur ne dépassent certainement pas la moyenne des inégalités d’humeur qu’on a le devoir, en bonne justice, d’excuser chez un homme en proie à toutes les préoccupations accablantes qui pesaient sur le cerveau de Napoléon. A l’intérieur, établir un ordre social nouveau sur les ruines d’une administration vieille de dix siècles ; à l’extérieur, écraser des coalitions sans cesse renaissantes, être contraint à cet effet de bouleverser les royaumes, de disloquer les peuples, et, comme conséquence, assurer et organiser la prépondérance de son pays sur l’Europe entière : tels étaient les plans qu’il avait conçus et qu’il exécutait à travers des résistances, des défaillances et des difficultés qui eussent justifié, à la rigueur, un état permanent de défiance et d’irritation.