Si l’on considère enfin qu’il ne se contentait pas, dans ces projets, de la partie méditative, mais qu’il était le premier artisan de leur réalisation, on aura bien quelques raisons d’admettre qu’il n’avait peut-être pas toujours l’esprit assez libre pour amortir l’effet de son impatience, ni pour rechercher les formes exquises d’une impeccable urbanité.

Cependant, parmi les gens qui se sont plaints de ne pas avoir trouvé l’Empereur assez onctueux, à de certains moments, combien, à sa place, condamnés comme lui à cette tension extrême du cerveau, auraient pu montrer autant de calme, autant de retenue ?

Combien, mis à un rang où l’on peut se croire tout permis, auraient, comme lui, pesé les conséquences de leurs paroles, au point de ne pas oser faire un reproche mérité ?

C’est ainsi qu’au lieu de prendre son monde à la gorge, nous allons voir Napoléon éprouver, par un sentiment bien humain, un certain embarras quand il a des observations délicates à formuler. Voulant éviter dans ces circonstances l’effet trop blessant des paroles directes du souverain, c’est un tiers qu’il charge de transmettre les avertissements pénibles.

Un jour, il écrit au prince Eugène : « Dites confidentiellement à Marmont que les affaires de comptabilité sont revues ici avec la plus grande rigueur ; que tout désordre pourrait le perdre, lui et ses amis… qu’il a une réputation d’intégrité à conserver… » Quand, en 1807, Fouché, voulant activer le divorce impérial, se livrait à des manœuvres qui déplaisaient à l’Empereur, celui-ci s’adressa à Maret et lui dit : « J’ai écrit fortement là-dessus au ministre de la police… Il ne serait pas hors de propos que, sans paraître en avoir mission de moi, vous lui en parliez… Je lui ai témoigné mon sentiment là-dessus à Fontainebleau et dans une lettre que je lui ai écrite depuis. Il me semble que de pareilles choses ne doivent pas se dire deux fois… »

Avant de prendre lui-même Lebrun à partie, comme nous l’avons vu, n’avait-il pas déjà écrit à Cambacérès l’année précédente :

« … M. Lebrun fait mettre dans les journaux de Gênes des lettres qui sont assez ridicules… Cela est peu digne ; faites-le-lui comprendre de vous-même ou par M. de Marbois, comme l’ayant appris vaguement par plusieurs personnes. Je désire qu’il ne se doute pas que cela puisse venir de moi, ce qui lui ferait trop de peine… »

Quel contraste entre ce Napoléon sujet à des timidités dont il nous est difficile à tous de nous affranchir, et le tigre écumant, toujours prêt à bondir, griffes et crocs aiguisés, sur quiconque le gêne !

Bien que nous nous efforcions de prouver que l’Empereur était doué d’autant d’humanité, au moins, que beaucoup de ses détracteurs, notre intention serait trahie, si nous arrivions, par hasard, à le faire passer pour un homme indécis, doucereux, veule, cauteleux, flattant tout le monde parce qu’il avait besoin de tout le monde. Ce serait dénaturer singulièrement la vérité, car la dominante de son caractère était, au contraire, de n’avoir peur de personne, de se préoccuper fort peu de ce qu’on penserait de sa manière d’agir, et de conformer celle-ci, autant pour les éloges que pour les blâmes, aux nécessités des opérations militaires ou gouvernementales.

Quand un intérêt supérieur est en jeu, si son affection ou sa reconnaissance ne prennent pas le dessus, peu lui importent les conséquences de sa franchise ; ce qu’il a à dire, il le dit net et ferme, sans périphrases, élevant la voix, s’époumonant pour prévenir que désormais, suivant ses propres expressions, « il ne criera plus, il punira enfin ». Toutefois, ceux qui reçoivent ses reproches, ses punitions, peuvent, s’ils le veulent, se vexer, renoncer aux fonctions publiques, quitter la Cour, la France au besoin, l’Empereur n’en a cure. Mais ils tablaient tous sur la bonté du souverain, et savaient, par des exemples nombreux, que bientôt ils seraient l’objet de nouvelles faveurs.