Au plus grand honneur de Napoléon, on va pouvoir constater que le général d’Italie et d’Égypte qui aurait dû, pour servir son ambition, chercher à rallier tous les concours par de bons procédés, fut plus sévère, plus cassant peut-être, envers les généraux et les soldats, que l’Empereur indépendant, maître absolu, ayant tout à donner, et rien à demander. Nos contradicteurs sont les premiers à dire qu’en 1796, « ce petit b… de général faisait peur à des gens comme Augereau, Masséna et Decrès ».
Voici comment il parlait aux généraux ou fonctionnaires importants, quand il jugeait indispensable de les ramener à une meilleure observation de leurs devoirs.
En 1797, au général Despinois, venu pour lui faire sa cour, Bonaparte dit : « Général, votre commandement de la Lombardie m’avait bien fait connaître votre peu de probité et votre amour pour l’argent, mais j’ignorais que vous fussiez un lâche. Quittez l’armée et ne paraissez plus devant moi. »
« Écrivez au général Gardanne, mande Napoléon à Berthier, qu’il m’est venu beaucoup de plaintes sur les vexations qu’il exerce envers les habitants du pays ; qu’il ait à se comporter d’une manière digne de l’armée et à ne faire entendre désormais aucune plainte. »
A l’amiral Truguet :
« Je ne puis qu’être mécontent de l’escadre qui est sous vos ordres… Ce ne sont point des phrases et des promesses que j’ai le droit d’attendre de vous, ce sont des faits. »
Junot, son ami de jeunesse, est repris à chaque bévue avec la même rigueur :
« Je n’ai pu voir qu’avec la plus grande peine votre conduite. Vous avez traité un préfet comme vous auriez pu faire d’un caporal de votre garnison. Il y a là un défaut de tact et un oubli de vous-même qui me paraît inconcevable. Ce que vous avez fait est sans exemple… » Une autre fois au même général : « Je ne puis qu’être mécontent de ce que vous n’obéissez pas à mes ordres… Je me flatte que désormais vous remplirez plus exactement mes intentions et ne regarderez pas ce que je dis comme des sornettes… Vous vous faites une étrange idée de vos devoirs et du service militaire. Je ne vous reconnais plus. »
A l’amiral Decrès : « … Je ne vous demande une réponse que dans un mois ; mais pendant ce temps, recueillez des matériaux tels qu’il n’y ait pas de mais, de si, de car… » Cet amiral, prolixe sans doute d’habitude, s’attire, sept ans plus tard, un autre reproche tout aussi vif : « Il ne s’agit pas de m’écrire, il s’agit de faire partir. Marchez de l’avant, tout cela devrait être fait. »
D’ordinaire, dans l’infortune, on est moins hardi, on ménage les gens, on cherche des appuis, on évite, quand la défection se met dans tous les rangs, ce qui pourrait éloigner les derniers serviteurs fidèles. L’Empereur ne connaît pas ces petitesses ; il exprime sa pensée avec autant, avec plus de liberté qu’à l’époque de sa toute-puissance.