En 1814, pendant la campagne de France, c’est au ministre de la police qu’il écrit : « Dans ce moment, il nous faut des choses réelles et sérieuses, et non pas de l’esprit en prose et en vers. Les cheveux me dressent sur la tête des crimes commis par les ennemis, et la police ne pense pas à recueillir un seul de ces faits. En vérité, je n’ai jamais été plus mal servi. » C’est au même ministre que, cinq jours après, il dit encore : « Pourquoi donc avez-vous la tête si dure ? Pourquoi ne pas vouloir me comprendre ? » Au ministre de l’intérieur, Napoléon écrit : « Je ne suis plus obéi. Vous avez tous plus d’esprit que moi, et sans cesse on m’oppose de la résistance en m’objectant des si, des mais, des car… »
Faut-il rappeler ici que l’Empereur, à tort ou à raison, sut mettre à l’écart un de ses meilleurs généraux, Macdonald, que celui-ci resta six ans en disgrâce, de 1801 à 1807 ; que le général Dupont fut, quoi que l’on pût faire, traduit en conseil de guerre, pour avoir capitulé à Baylen ; que le maréchal Bernadotte, prince de l’Empire, fut, en 1810, flétri par un ordre du jour impérial qui signalait son incurie doublée d’une imposture, lors de la bataille de Wagram ; qu’il fut révoqué de son commandement ? Faut-il rappeler les destitutions ou plutôt les disgrâces momentanées de Lucien Bonaparte comme ministre de l’intérieur ; de Bourrienne, le secrétaire particulier ; de Barbé-Marbois, le ministre du Trésor public ; de Fouché, le ministre de la police ; de Talleyrand, le ministre des affaires étrangères ; le renvoi de Portalis, chassé honteusement du Conseil d’État pour avoir méconnu les ordres du souverain ?
Si l’Empereur a joui parmi ses troupes d’une popularité incontestée, il ne l’a certainement pas acquise en transigeant avec les lois de la discipline. Il ne craignait pas de prendre publiquement des mesures qui étaient plus propres à lui aliéner qu’à lui attirer les sympathies et les dévouements des officiers et des soldats, car tous pouvaient se sentir menacés de traitements équivalents à ceux que nous allons raconter.
En Égypte, en 1798, des soldats ont volé dans un jardin des grappes de dattes : « Ils seront promenés deux fois dans un jour dans le camp, la garde assemblée, au milieu d’un détachement ; ils porteront ostensiblement les grappes de dattes, leur habit retourné, et portant sur la poitrine un écriteau sur lequel sera écrit : Maraudeur. »
Le chirurgien Boyer a été assez poltron pour refuser de donner des secours à des blessés supposés atteints de maladie contagieuse : « Il est indigne de la qualité de citoyen français. Il sera habillé en femme, promené sur un âne dans les rues d’Alexandrie, avec un écriteau sur le dos portant : Indigne d’être citoyen français ; il craint de mourir. »
Après le général en chef, voici le Premier Consul indigné d’avoir vu des soldats pénétrer tumultueusement dans la citadelle de Turin, au mépris de leur consigne et de la discipline : « Les 16e, 17e, 18e, 19e et 20e compagnies du 1er régiment d’artillerie sont cassées… les officiers sont provisoirement suspendus de leurs fonctions… Il sera fait au gouvernement un rapport sur chacun d’eux… Le drapeau de ce régiment sera déposé au temple de Mars et couvert d’un crêpe noir. »
X
Plus on avance dans cette étude, plus on va de surprise en surprise ; à chaque pas, on rencontre des traits de bonté, et, au lieu d’une humeur acariâtre et présomptueuse, on trouve une cordialité ouverte, avenante, plus voisine du bon garçonisme bourgeois, si l’on ose s’exprimer ainsi, que de la morgue des souverains.
Écoutez l’anecdote rapportée par la duchesse d’Abrantès, née Laure Permon. On sait que Mme veuve Permon, peu de temps après la mort de son époux, avait été demandée en mariage par Napoléon. Celui-ci, alors général, avait vu repousser ses avances. Vexé de ce refus, il avait interrompu ses visites dans la maison, dont il était naguère l’un des habitués.
Quand Laure Permon se maria avec le général Junot, ami et aide de camp du Premier Consul, on fut chez les Permon dans une grande perplexité. On se demanda comment on s’y prendrait pour inviter le chef de l’État, fort aimé de Junot, et qui, par sa présence, devait donner un lustre flatteur au bal de noces offert, selon l’usage d’alors, dans la première quinzaine qui suivait le mariage. Après bien des tergiversations causées par le fait qu’il fallait prier Napoléon de venir à ce bal chez Mme Permon même, il fut décidé que Junot, sa jeune femme et le frère de celle-ci se rendraient chez le Premier Consul pour lui faire verbalement l’invitation.