Laissons la duchesse d’Abrantès raconter elle-même cette entrevue aux Tuileries : « Lorsque la porte du cabinet fut ouverte et que le Premier Consul m’aperçut : « Oh ! oh ! dit-il en souriant avec bonne humeur, que signifie cette députation de famille ? Il n’y manque que Mme Permon ? Est-ce que les Tuileries lui font peur ? ou bien serait-ce moi ? — Mon général, dit aussitôt Junot, Mme Permon voulait se joindre à nous ; mais vous savez combien elle est souffrante, et il lui a été de toute impossibilité de vous demander une faveur à laquelle elle tient infiniment. Ma femme est chargée par elle de vous en adresser la demande en forme. »

« Le Premier Consul se tourna vers moi, et, me regardant en souriant : «  — Eh bien ! voyons, j’écoute. Que me voulez-vous ? » — Il est difficile ou plutôt impossible de rendre le charme de sa physionomie lorsqu’il souriait avec une pensée douce.

« Je dis au général Bonaparte ce dont nous étions convenus entre nous trois. A peine eus-je terminé ma harangue, qu’il me prit les deux mains et me dit : «  — Eh bien ! sans doute j’irai à ce bal. Pourquoi donc aviez-vous l’air de croire que je refuserais ? J’irai, et très volontiers encore. » — Puis il ajouta une phrase que depuis il m’a bien souvent répétée : «  — Et cependant, je vais me trouver là au milieu de mes ennemis, car le salon de votre mère en est, dit-on, rempli. » — Junot nous fit signe, à Albert et à moi, qu’il était temps de prendre congé : Nous saluâmes, et le Premier Consul, après avoir serré la main de mon frère avec la même cordialité que si nous avions été encore dans la maison de mon père, nous dit :

«  — A propos, et quel jour est ce bal ? »

La date primitivement fixée était le 10 novembre. Napoléon, empêché ce jour-là, demanda que l’on prît une autre date. « La chose fut aussitôt résolue, dit la duchesse d’Abrantès. Il prit heureusement de lui-même le 12 novembre. Cela arrangeait tout.

«  — Avez-vous vu Joséphine ? me demanda-t-il. — Je lui répondis affirmativement ; je lui dis que Mme Bonaparte avait accepté pour elle et pour sa fille l’invitation que ma mère, à son grand regret, n’avait pu venir lui faire elle-même.

«  — Oh ! je crois bien que Mme Permon est souffrante, dit le Premier Consul, mais il y a de la paresse, et puis autre chose que je ne veux pas dire. N’est-ce pas, madame Loulou (c’est le nom que dans l’enfance il donnait à Mme Junot) ? — Et il me tirait l’oreille et les cheveux à me faire pleurer.

« Le soir du bal venu, Junot avait été aux Tuileries à neuf heures moins un quart, pour être prêt à suivre le Premier Consul et l’accompagner chez ma mère. Mais il fit dire que les affaires l’accablaient à un tel point qu’il ne pouvait répondre de l’heure à laquelle il serait libre ; qu’en conséquence, il demandait en grâce à ma mère de ne pas l’attendre pour faire danser la première contredanse, mais qu’il donnait sa parole de venir à n’importe quelle heure…

« A onze heures moins quelques minutes, on entendit le bruit des chevaux de l’escorte du Premier Consul ; bientôt après, la voiture entra rapidement sous la porte, et presque aussitôt lui-même parut à la porte de la première pièce avec Junot et mon frère, qui s’étaient trouvés à son arrivée. Ma mère s’avança vers lui et lui fit une de ses plus gracieuses révérences. Mais lui, se mettant à sourire : «  — Eh bien ! madame Permon, est-ce comme cela que vous recevez un ancien ami ? » — Et il lui tendit la main. Ma mère lui donna la sienne, et ils rentrèrent ainsi dans la salle de bal. Il y faisait une chaleur étouffante, le Premier Consul le remarqua (cela n’empêchait pas qu’il ne gardât sa redingote grise tout le temps du bal).

«  — Faites donc recommencer la danse, madame Permon, dit-il à ma mère ; il faut que la jeunesse s’amuse, et la danse est le passe-temps qu’elle aime le mieux. On dit, à propos de cela, que votre fille danse comme Mlle Chameroi ; il faudra que je voie cela. Si vous voulez, nous danserons la Monaco ; c’est la seule danse que je sache.