« — Il y a trente ans que je ne danse plus, répondit ma mère.
« — Allons donc ! vous plaisantez. Vous avez l’air, ce soir, de la sœur de votre fille. »
N’est-il pas charmant, ce croquis de Napoléon dans le monde, alors que déjà il était le chef acclamé et incontesté de toute la France ?
Bien que les Mémoires de la duchesse d’Abrantès ne soient rien moins qu’un panégyrique de Napoléon, et bien qu’ils méritent certainement plus de créance que ceux d’autres femmes suspectes à plusieurs titres, nous aurions hésité à reproduire ce petit tableau, si nous n’avions rencontré d’autres documents similaires :
« A Malmaison, dit Constant, la société, dont la plupart des membres étaient jeunes, et qui souvent était fort nombreuse, se livrait souvent à des exercices qui rappelaient les récréations de collège ; enfin, un des grands divertissements de Malmaison était de jouer aux barres… C’était ordinairement après le dîner que Bonaparte, MM. de Lauriston, Didelot, de Luçay, de Bourrienne, Eugène, Rapp, Isabey, Mme Bonaparte et Mlle Hortense se divisaient en deux camps, où des prisonniers faits et échangés rappelaient au Premier Consul le grand jeu auquel il donnait la préférence.
« Dans ces parties de barres, les coureurs les plus agiles étaient M. Eugène, M. Isabey et Mlle Hortense ; quant au général Bonaparte, il tombait souvent, mais il se relevait en riant aux éclats… »
Fidèle à notre méthode, nous allons demander à un document officiel de contrôler l’authenticité de ces bruits empruntés aux coulisses de l’histoire.
Dans une lettre datée de 1806, entre Austerlitz et Iéna, l’Empereur écrivait au prince Eugène : « J’ai passé ces deux jours-ci chez le maréchal Bessières ; nous avons joué comme des enfants de quinze ans… »
Ces deux lignes, en coïncidence parfaite avec les récits des contemporains, sont comme le coup de pinceau final qui anime le tableau de l’artiste. Désormais l’Empereur, débarrassé du fardeau des affaires de l’État, apparaît bien en relief, bien vivant il redevient le camarade de ses lieutenants, il se livre à tous leurs jeux avec un bonheur juvénile. Pour ces réunions amicales, exquis ressouvenirs de la jeunesse, il a mis la pourpre impériale au vestiaire, ainsi que, jadis, il déposait sa capote râpée en entrant chez Justat, où l’on mangeait la portion à six sous !