Le voici, à plusieurs époques bien distinctes :

A Vérone, révolté des contributions imposées à toute la population, par des fonctionnaires avides, le Premier Consul, dit Bourrienne, s’écrie : « Que l’on frappe les riches, à la bonne heure, quoique ce soit déjà un malheur, mais c’est une nécessité de la guerre ; mais les pauvres, c’est une infamie. » Bonaparte, ajoute le même auteur, ordonna donc que l’on rendît, en échange d’une modique somme de dix francs, les objets déposés au Mont-de-Piété, à leurs propriétaires, quelle que fût la valeur de l’objet… »

Le lendemain de la bataille d’Austerlitz, Napoléon terminait ainsi le trentième bulletin de la Grande-Armée : « Jamais champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu de lacs immenses, on entend encore les cris de milliers d’hommes qu’on ne peut secourir… le cœur saigne. Puisse tant de sang versé, puissent tant de malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause ! »

Au faîte de la gloire, en 1807, l’Empereur écrit à l’Impératrice, le surlendemain de la bataille d’Eylau : « … Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n’est pas la belle partie de la guerre ; l’on souffre et l’âme est oppressée de voir tant de victimes. »

« Le lendemain de la victoire de Wagram, dit le duc de Rovigo, l’Empereur parcourut à cheval le champ de bataille comme cela était sa coutume et pour voir si l’administration avait fait exactement enlever les blessés… Les blés étaient fort hauts, et l’on ne voyait pas les hommes couchés par terre. Il y avait plusieurs de ces malheureux blessés qui avaient mis leur mouchoir au bout de leur fusil et qui le tenaient en l’air pour que l’on vînt à eux. L’Empereur fut lui-même à chaque endroit où il apercevait de ces signaux ; il parlait aux blessés et ne voulut point se porter en avant que le dernier ne fût enlevé. »

Voici maintenant le témoignage d’un ennemi : « Dans une autre occasion, dit Walter Scott, passant sur un champ de bataille d’où l’on n’avait pas encore relevé les blessés, il exprima une vive sensibilité, ce qui n’était pas chez lui une chose extraordinaire, car il ne pouvait jamais voir souffrir sans montrer de la compassion. »

En 1813, au déclin de sa fortune, c’est le même langage qu’aux plus beaux jours de la victoire, nous allons retrouver à Dresde les mêmes sentiments qu’à Vérone : « Mon cousin, mande l’Empereur à Berthier, écrivez au duc de Padoue qu’il m’est revenu des plaintes graves sur sa conduite à Hanau, qu’il a reçu dans cette ville dix louis par jour… qu’il ait sur-le-champ à renvoyer tout ce qu’il a reçu à ceux qui le lui ont payé. Écrivez-lui confidentiellement que cette conduite m’a fait beaucoup de peine dans un moment où les peuples sont écrasés par le logement du soldat et les frais de la guerre. Écrivez la même chose au duc de Castiglione : qu’il ne prenne rien et qu’il restitue l’argent reçu. »

Ainsi que l’ont déjà fait les adversaires de Napoléon lorsqu’ils rencontraient un fait louable qu’ils ne pouvaient, malgré eux, passer sous silence, va-t-on dire que tous ces actes, toutes ces paroles relèvent de l’art du comédien ?

Si c’est être comédien que de se faire au fond de sa conscience un idéal de justice, de bonté et de pitié, puis de s’efforcer d’y conformer toutes ses actions, Napoléon était comédien, et, à ce compte, on peut regretter que nous ne le soyons pas tous au même degré.

Mais si l’on entend par comédien l’homme qui, pour chaque occasion, compose d’avance son attitude selon l’effet qu’il veut produire, nous répondrons que rien dans la vie de Napoléon ne semble l’avoir préparé à cet art factice et tortueux : l’absorption complète des facultés par des soins innombrables et ininterrompus, la nécessité de prendre sur-le-champ une décision claire et rapide, voilà qui laisse peu de temps pour se grimer au moral comme au physique. Non, un grand capitaine, digne de ce nom, homme de résolution par excellence, dont la pensée doit être vive comme l’éclair, n’est pas, ne peut pas être un tartufe de mélodrame.