C’est un secours de 100 000 francs remis à la duchesse d’Orléans avec la recommandation suivante : « Cette somme doit lui être remise secrètement et sans aucune espèce d’ostentation. »
Pendant toute la durée du règne et même en 1815, pendant les Cent-Jours, vous trouverez des secours gracieux, remis pareillement à la duchesse de Bourbon, au prince de Conti, à la duchesse d’Orléans, en dehors des pensions qui leur étaient régulièrement servies.
Enfin, nous avons la preuve qu’à tous les instants, même les plus critiques pour lui, la pitié, la largesse de l’Empereur s’exerçaient dans des conditions qui paraîtraient invraisemblables si le document lui-même n’était pas sous nos yeux : une demoiselle Delaire, élève de la Maison impériale de Saint-Denis, fait appel, pour sa mère malheureuse, à la charité de l’Empereur. Cette demande ne comporte pas moins de trente-quatre lignes d’une écriture fine jusqu’à être illisible.
Napoléon en prit connaissance à l’heure où il travaillait seul, ses secrétaires étant couchés, car c’est de sa main qu’il écrivit en marge : « Bertrand lui donnera un secours de 600 francs et fera régler sa pension. »
Nous voilà bien en face d’un mouvement de bonté naturelle et spontanée ; rien qui touche ni à la politique, ni à la popularité. Ce fait de peu de valeur, en apparence, acquiert une importance au point de vue du caractère de l’homme, si l’on considère dans quelles circonstances il se produisit. Quel jour l’Empereur prit-il le temps de lire cette supplique et d’y faire droit ? C’était le 7 avril 1815, quinze jours après le retour de l’île d’Elbe, au moment où l’Europe entière coalisée réunissait ses forces pour marcher contre la France, au moment où l’Empereur, à peine arrivé aux Tuileries, avait à faire sortir du néant les armées qui devaient livrer, quelques semaines plus tard, le suprême et fatal combat de Waterloo.
XII
Si le cœur de l’homme peut être comparé à une lyre dont chaque corde représenterait une qualité ou un défaut, nous pouvons maintenant affirmer que chez Napoléon la corde de l’humanité était des plus vibrantes. Nous l’avons entendue, au cours de ce chapitre, résonner sur tous les tons chez l’époux, chez le père, le fils, le frère, l’ami, le maître, l’homme heureux et l’homme malheureux ; dans ces diverses conditions, nous avons vu l’Empereur doué des vertus sociales qui sont l’honneur et la règle de la civilisation. Impressionnable, bienveillant et secourable, il le fut, au pinacle comme dans l’adversité.
On va se récrier, on va parler des goûts de Napoléon pour la guerre. Que de fois ne l’a-t-on pas représenté, aimant, par-dessus tout, à se vautrer dans des hécatombes humaines ! Même reproche avait été adressé à Jeanne d’Arc par ses juges, et l’héroïne, levant les yeux au ciel, répondait avec sérénité : « … De ces exterminations d’hommes, il faut parler doucement et à voix basse… »
Le général en chef, c’est indubitable, a pour première et stricte obligation de gagner la bataille, de même que le chirurgien a pour mission de sauver la vie du patient, quels que soient les moyens à employer ; cependant, l’un et l’autre seraient méprisables s’ils se complaisaient dans les atrocités que leur impose le devoir professionnel.
Examinons donc si l’Empereur, appelé par son rang à présider à d’épouvantables catastrophes, y assistait non pas avec une âme réjouie, nul n’oserait le prétendre sérieusement, mais seulement avec une âme rebelle à la pitié que doivent inspirer de si grands malheurs.