D’ailleurs, la liste serait interminable des pseudo-martyrs, ennemis avérés des institutions napoléoniennes, dont les souffrances ne furent révélées qu’à la chute de l’Empire, et qui, pendant toute sa durée, vécurent grassement des libéralités du tyran. On ne s’en étonnera pas, quand on se souviendra que Napoléon, ainsi que nous l’avons signalé, avait presque la manie de choisir ses collaborateurs parmi ses adversaires.

Du reste, l’histoire de Bernadotte est typique. Avant, pendant, et l’on pourrait dire après l’Empire, Bernadotte fut l’ennemi de Napoléon. Il fut hostile au 18 brumaire, et sut durant cette journée garder l’expectative. En sa qualité d’ancien ministre de la guerre du Directoire, il s’apprêtait à jouer un rôle important, au cas où Bonaparte échouerait dans son entreprise. Le lendemain, il daigna apporter son concours, mais il conserva au fond de son cœur le désir d’occuper la première place dans l’État, désir attisé sans relâche par une jalousie sourde contre Napoléon qui venait de réussir.

Tous les contemporains, Mme de Staël, Fouché, Chateaubriand, Thibeaudeau, Bignon, Marmont, Savary, Marbot, vous diront que Bernadotte fut de toutes les conspirations, même de celles où il ne s’agissait de rien moins que de se défaire de la personne de Napoléon. La correspondance de celui-ci prouve qu’il n’ignorait rien de ces menées coupables.

Ce qu’a fait l’Empereur pour Bernadotte, tout le monde le sait : il fut l’un des premiers maréchaux et grands officiers de l’Empire, il fut prince de Ponte-Corvo, pourvu de dotations fabuleuses.

Si l’excès des largesses et de l’indulgence dont Bernadotte fut l’objet semble surprenant, l’explication s’en trouvera encore dans des questions sentimentales. Bernadotte a pour femme Désirée Clary, la première fiancée recherchée par Napoléon ; de ce fait, il est le beau-frère de Joseph Bonaparte. Si Napoléon n’avait obéi qu’à son intérêt particulier, qui lui commandait peut-être de conserver près de lui un général de quelque valeur, il se fût contenté de maintenir Bernadotte dans une demi-obscurité où la Suède ne serait certainement pas venue le chercher. L’Empereur, en agissant ainsi, se serait épargné à lui-même le témoignage de l’ingratitude la plus noire ; il aurait épargné à la France la honte de voir un de ses enfants au premier rang des ennemis de la patrie.

On peut mentionner ici que le général Simon et le colonel Pinoteau, compromis dans le complot de l’armée de l’Ouest, détenus pour ce fait à l’île de Ré, furent graciés par l’Empereur et reprirent tous deux du service : le colonel devint général, et le général mourut pensionnaire de l’Empire.

Examinons à présent quelle fut la conduite de l’Empereur vis-à-vis des fautes graves commises par ses généraux dans le service. Le général Solignac, dans l’exercice de son commandement, s’était rendu coupable de détournements dont le total n’était pas évalué à moins de six millions ; Napoléon écrit à ce sujet : « J’ai destitué le général Solignac. Vous lui notifierez sa destitution et vous lui notifierez que l’Empereur, qui ne veut pas outrer les mesures de sévérité, voudra bien ne pas aller plus loin si ces sommes sont promptement rétablies dans la caisse de l’armée ; mais que, si le général Solignac tarde à le faire, il sera traduit devant une commission militaire, comme ayant détourné à son profit des fonds destinés à l’entretien et à être la récompense du soldat… »

Ce général avait, paraît-il, la restitution difficile, car il ne fallut pas moins de trois lettres de l’Empereur pour le décider à s’exécuter.

Il convient d’ajouter qu’en 1815 le général Solignac fut un des premiers à demander à la Chambre des représentants l’abdication de l’Empereur.

Dans le même ordre d’idées, Masséna n’eut pas davantage à se plaindre de Napoléon, qui écrivait : « Masséna est un bon soldat, mais entièrement adonné à l’amour de l’argent ; c’est là le seul mobile qui le fait marcher, même sous mes yeux. C’était d’abord par de petites sommes ; aujourd’hui des milliards ne suffiraient pas… »