Le duché de Rivoli et la principauté d’Essling, telles furent les punitions octroyées par Napoléon à son lieutenant, plein de mérite d’ailleurs sur le champ de bataille.
Chaque personnalité, chaque circonstance ramènent sous la plume de l’Empereur les mêmes sentiments, la même atténuation chez lui du premier mouvement qui aurait dû le porter, logiquement, à sévir d’une façon exemplaire.
Gouvion Saint-Cyr croit devoir quitter son poste, en pleine campagne, avant l’arrivée du maréchal Augereau désigné pour le remplacer ; Napoléon écrit : « S’il a quitté l’armée sans autre autorisation et sans avoir remis le commandement à un maréchal, vous donnerez ordre qu’il soit arrêté. Épargnez-lui ce désagrément si vous le pouvez, et faites-lui connaître combien cette conduite est extraordinaire. »
Belliard, plutôt que d’obéir, donne sa démission : « Répondez, mande l’Empereur à Berthier, au général Belliard que vous n’avez pas mis sa lettre sous mes yeux ; qu’il avait sans doute perdu la tête quand il me l’a écrite, qu’offrir sa démission pour ne pas avoir exécuté mes ordres, c’est déclarer qu’on ne veut pas obéir ; que c’est avoir encouru la peine capitale ; que ces trois mille hommes et douze cents chevaux auraient pu sauver l’armée du Midi… Que par égard pour ses anciens services et par l’amitié que vous lui portez, vous n’avez pas laissé connaître à l’Empereur ces phrases inconvenantes de sa lettre, et que vous vous êtes borné à me dire que mes ordres avaient été exécutés… » Ainsi, non seulement, dans cette circonstance, Napoléon recule devant une répression, mais encore, pour l’éviter, il consent à laisser dire que son autorité a été méconnue, que Berthier lui a menti !
En 1813, à propos de la défense de la place de Thorn : « … Écrivez au général Poitevin pour lui faire comprendre combien sa défense a été irrégulière, et qu’on avait lieu d’attendre mieux de lui. Vous lui direz que je n’ai pas cependant voulu le faire mettre en jugement et que je le renvoie à son service. »
En 1809, alors qu’il était commandant de l’armée de Portugal, Soult eut un jour la fantaisie de devenir roi de ce pays. De son autorité privée, il réunit à Oporto une assemblée pour faire prononcer la déchéance de la maison de Bragance et demander à l’Empereur un nouveau souverain en indiquant, bien entendu, que le choix de Soult serait le mieux accueilli.
Quel fut le châtiment infligé à Soult, en raison de ces combinaisons ultra-militaires dont le moindre défaut, signale Marbot, était d’introduire dans l’armée un élément de division tout au profit de l’ennemi ? Napoléon, après avoir fait des remontrances sévères à Soult, termine sa lettre ainsi : « Toutefois, après avoir longtemps hésité sur le parti que je devais prendre, l’attachement que j’ai pour vous et le souvenir des services que vous m’avez rendus à Austerlitz et dans d’autres circonstances m’ont décidé ; j’oublie le passé, j’espère qu’il vous servira de règle ; et je vous confie le poste de major général de mon armée d’Espagne. »
III
Devant toutes ces preuves irréfutables de la bonté foncière de l’Empereur, peut-être alléguera-t-on que, pour agir de la sorte, il avait sans doute besoin des services de généraux difficiles à remplacer. Cette supposition ne manquerait pas d’une certaine consistance, si Napoléon n’avait été faible que pour ses généraux ; or, nous allons constater les mêmes dispositions généreuses à l’égard des subalternes, des officiers, voire des simples soldats.
Quand le capitaine Daugier, des marins de la garde, veut donner sa démission, Napoléon écrit au ministre de la marine : « Il n’y a donc plus de sang français dans les veines ? Je vous renvoie la lettre du capitaine Daugier, vous lui direz que vous ne l’avez pas envoyée, car je ne saurais dire ce que je ferais… »