Cependant, comme il faut nous borner, nous achèverons de démontrer la force des instincts généreux de Napoléon envers les militaires de tout ordre, en relatant un fait qui concerne de simples soldats, mais anglais ceux-ci, et prisonniers en France. C’est l’Empereur lui-même qui va nous le raconter en entier : « Lors de mon passage à Givet un détachement de prisonniers anglais a travaillé à rétablir un pont volant. Parmi ceux-là, j’ai remarqué le zèle et l’activité de huit ou dix de ceux qui, spécialement, se sont jetés dans un batelet pour aider à la manœuvre du pont. Donnez ordre que l’état des dix hommes qui se sont le plus distingués dans cette circonstance soit dressé, que les hommes soient habillés à neuf, et qu’on remette à chacun cinq napoléons avec un ordre de route pour Morlaix, où ils seront remis au Transport-office, en faisant connaître la raison de leur délivrance… »
IV
Dira-t-on que l’Empereur avait une faiblesse toute particulière à l’égard des militaires ? Pour répondre à cette observation, nous allons continuer nos investigations dans toutes les classes de l’ordre civil.
Ainsi qu’on l’a vu dans la première partie de cet ouvrage, Bourrienne avait été le condisciple de Bonaparte à l’école de Brienne ; on a vu aussi, pendant toute la période des débuts, Napoléon resserrer avec empressement les liens de leur camaraderie. Bourrienne fut le secrétaire intime du général en chef de l’armée d’Italie et de l’armée d’Égypte, comme il le fut plus tard du Premier Consul. Bourrienne, qui se croyait sans doute inamovible de par l’amitié de son camarade d’enfance, apportait dans ses fonctions des habitudes de tripotage impudent.
« Ce secrétaire est à vendre, mandait-on à Louis XVIII. » De fait, il touchait de l’argent de toutes mains, et des fournisseurs militaires, et de Fouché, ministre de la police « qui lui donnait 25 000 francs par mois pour espionner Bonaparte », et sans doute des agents royalistes.
Quand la maison Coulon frères, fournisseur de l’équipement de la cavalerie, fit une faillite de trois millions, il éclata au grand jour que Bourrienne était l’associé de ces fournisseurs. Compromis par les agissements de son secrétaire intime, que fit Napoléon ? D’arrêter Bourrienne, il ne fut pas question. Forcément, il le renvoya, mais avec quels ménagements, avec quelles préoccupations de sauvegarder autant que possible, l’honneur de son ami : « Faites solder, écrit-il au trésorier du gouvernement, les appointements du citoyen Bourrienne ; il n’est plus employé près de moi à compter de ce jour, étant promu à d’autres fonctions. »
La disgrâce de Bourrienne ne fut pas de longue durée. Le 22 mars 1805, l’Empereur le nommait ministre plénipotentiaire à Hambourg. Dans ce nouveau poste, Bourrienne ne tarda pas à recommencer ses exactions. Il fit pis encore, il trahit au profit des Bourbons la cause de l’Empereur, son bienfaiteur. Il a eu le téméraire orgueil d’écrire lui-même dans ses mémoires : « Quand Louis XVIII m’aperçut à Saint-Ouen, il me dit : « Ah ! monsieur de Bourrienne, je suis heureux de vous voir. Je sais les services que vous nous avez rendus à Hambourg ; je vous en témoignerai avec plaisir ma reconnaissance. »
Et Napoléon a connu en leur temps, les trafics, les manœuvres et la trahison de Bourrienne. La preuve en est partout dans sa correspondance : « Il me revient que le sieur Bourrienne a gagné sept ou huit millions à Hambourg en délivrant des permis et en faisant des retenues arbitraires… » « Tâchez de découvrir toutes les friponneries de ce misérable Bourrienne afin que je puisse lui faire restituer ce qui ne lui appartient pas. » « Je vous envoie des pièces très importantes sur le sieur Bourrienne. Tout me porte à croire que cet individu a des intrigues suivies avec Londres. »
Les menaces furent les seules armes employées par Napoléon contre Bourrienne. Cédant aux plus nobles faiblesses du cœur, jamais il ne consentit à porter la main sur son ancien camarade.
Ici, l’on ne dira pas que l’Empereur agissait de la sorte parce qu’il avait besoin d’hommes de valeur dans son gouvernement ; il est à supposer qu’on eût trouvé facilement en France, pour l’envoyer à Hambourg, quelqu’un qui aurait pu sans peine mieux remplir son mandat que cet incurable intrigant.