On pourrait presque arrêter là l’énumération des actes de générosité de l’Empereur, la preuve semblant décisive. Mais l’historien ne doit pas oublier que Napoléon se trouve, devant la postérité, dans la situation d’un homme qui serait publiquement accusé d’être un malfaiteur. Un mot a suffi pour déshonorer cet homme ; il faudra cinquante témoins pour le réhabiliter. Nous devons donc encore évoquer d’autres témoignages, afin que la démonstration soit à jamais définitive. Elle va ressortir de tous les actes, grands et petits, de la vie de l’Empereur.

S’agit-il d’un détenu, accusé d’avoir proféré des propos injurieux contre le Premier Consul ? voici sa décision : « Renvoyé au ministre de la police pour le faire mettre en liberté, s’il n’y a aucune plainte sur son compte. »

Du moins fut-il inflexible à l’occasion du procès Moreau, Pichegru et Georges, sur lequel nous reviendrons tout à l’heure, car il est une des assises principales du système de dénigrement dirigé contre Napoléon ? Lisez en quels termes il accorde la grâce de Polignac, condamné à mort : « Nous n’avons pu nous défendre d’être touché de la douleur de Mme Armand de Polignac. Nous nous sommes d’ailleurs souvenu que nous avons été lié avec ce jeune homme au collège, dans les premiers jours de l’enfance, et il n’est pas étonnant qu’il l’ait oublié dans l’attentat inouï où il s’est laissé égarer, puisqu’il a oublié les devoirs qui, dans toutes circonstances, doivent être présents à tout Français envers sa patrie. »

Le matin même de l’exécution des condamnés, à la demande du général Rapp évoquant le spectacle de toute une famille en larmes, il accorde la grâce de Russillon, aide de camp et ami de Pichegru.

Enfin, c’est à Georges lui-même, et à ses complices, qu’il fait offrir leur grâce. Si invraisemblable qu’il paraisse, ce trait de générosité ne peut être mis en doute, si l’on considère la date où il a été rendu public, le 27 janvier 1815, époque à laquelle on vantait peu les qualités morales du prisonnier de l’île d’Elbe. « L’un des serviteurs les plus zélés du tyran, dit le Journal des Débats, pénétra par ses ordres dans le cachot des royalistes, la veille de l’exécution, il les trouva en prières : saisi de respect, il s’adressa à Georges et lui offrit, de la part de son maître, des emplois brillants à l’armée, pour lui et ses compagnons. »

V

En présence d’une femme faisant appel à sa sensibilité, on le voit toujours s’attendrir.

A la pétition d’une dame Primavesi, dont le mari, banquier, est détenu, Napoléon répond :

« Malgré les torts de Primavesi, je veux bien lui accorder la liberté. Il lui sera enjoint d’être désormais circonspect et plus prudent. »

Lorsqu’à Berlin, en 1806, le prince de Hatzfeld, au mépris de son rôle de parlementaire, fut pris, à l’aide d’une de ses propres lettres, en flagrant délit d’espionnage, une cour martiale était réunie, la sentence capitale n’était pas douteuse, et devait recevoir son exécution le jour même. Quelques heures avant le jugement, la princesse de Hatzfeld parvint à pénétrer jusqu’auprès de l’Empereur, qui raconte ainsi la scène à l’Impératrice : « Lorsque je montrai à Mme d’Hatzfeld la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec une profonde sensibilité, et naïvement : « Ah ! c’est bien là son écriture ! » Lorsqu’elle lisait, son accent allait à l’âme ; elle me fit peine. Je lui dis : « Eh bien, madame, jetez cette lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire punir votre mari. » Elle brûla la lettre et me parut bien heureuse. Son mari est depuis fort tranquille : deux heures plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j’aime les femmes bonnes, naïves et douces, mais c’est que celles-là te ressemblent. »