« Moreau consentit à voir Pichegru… La première conférence eut lieu sur les boulevards de la Madeleine, à neuf heures du soir ; Georges y était… » Enfin livrons aux méditations des défenseurs de Moreau cette dernière citation du même auteur : « … Je ne fus pas longtemps sans savoir que Moreau était enfermé au Temple ; je ne puis exprimer quelle fut ma douleur et combien j’appréhendais qu’on eût trouvé dans ses papiers les lettres patentes originales du Roi, que je lui avais remises au mois de juin 1802. »

C’est donc un fait incontestable que Moreau conspirait avec les royalistes. Il en résulte que son arrestation était un effet du cours naturel de la justice, et non de la rancune du Premier Consul. Pour agir ainsi, Moreau avait-il du moins l’excuse d’avoir été maltraité par son ancien collègue, devenu chef suprême de l’État ? Nullement. Loin d’éveiller la jalousie de Napoléon, les succès de Moreau lui causaient des joies très vives : « Quand le Premier Consul, dit Bourrienne, reçut la nouvelle de la victoire de Hohenlinden, sa joie fut telle qu’il sauta et retomba sur moi, ce qui l’empêcha de tomber par terre… » Voici en outre l’extrait d’une lettre adressée à Moreau par le Premier Consul : « Je partais pour Genève lorsque le télégraphe m’a instruit de votre victoire sur l’armée autrichienne. Gloire et trois fois gloire ! »

Napoléon chercha-t-il du moins à ternir l’éclat d’une réputation militaire qui pouvait éclipser la sienne ? Lisez ces paroles prononcées par lui et qu’il fit insérer au Moniteur : « Faites graver sur les pistolets destinés au général Moreau quelques-unes des batailles qu’il a gagnées ; ne les mettez pas toutes, il faudrait ôter trop de diamants, et, quoique le général Moreau n’y attache pas un grand prix, il ne faut pas trop déranger le dessein de l’artiste. »

Est-il plus vrai, comme on l’a dit, que Moreau eût voué une juste haine à Napoléon, parce que celui-ci l’avait entraîné, sans lui donner le temps de réfléchir, dans le coup d’État du 18 brumaire ? Cette assertion, entièrement inexacte, sera démentie par Gohier, rappelant que « le général Moreau ne dédaigna pas d’être le geôlier des Directeurs, le jour même du 18 brumaire, et qu’il remplit parfaitement ses étranges fonctions ». Enfin, elle sera démentie par Moreau lui-même, écrivant de sa prison au Premier Consul et lui disant : « … Sûrement vous n’avez pas oublié le désintéressement que je mis à vous seconder au 18 brumaire. »

Donc, en conspirant contre le gouvernement consulaire, le vainqueur de Hohenlinden n’a eu pour mobile que sa propre envie, s’envenimant de plus en plus, pendant que grandissait la position d’un général dont il avait été l’égal. L’ambition déçue, les espérances trompées, tels furent exclusivement les sentiments peu honorables qui le menèrent à l’égarement final.

Nous le répétons, la conduite de Moreau envers Napoléon en 1804 est sans excuse ; s’il en est pour son crime de lèse-patrie en 1813, nous laissons à d’autres le soin de les chercher.

X

Persécuter une femme inoffensive, simplement éprise de littérature, coupable du seul crime d’exprimer des opinions désagréables au gouvernement, ce serait un acte arbitraire qui rapetisserait singulièrement le souverain capable d’une aussi gratuite tracasserie, et justifierait l’émotion des adversaires de Napoléon.

Voyons si les choses se sont passées ainsi. D’abord, en jugeant dangereuse la présence de Mme de Staël à Paris, Bonaparte n’a pas eu là une pensée nouvelle, il n’a été que le continuateur des gouvernements précédents. En effet, déjà sous la Convention, « le Comité de salut public invita M. de Staël, ambassadeur de Suède, à éloigner sa femme de Paris. Devant la résistance du diplomate, la mesure fut rapportée ».

Plus tard, en 1795, le Directoire faisait surveiller Mme de Staël à Coppet, et donnait l’ordre de l’arrêter si elle essayait de rentrer en France ; prévenue, elle ne s’y exposa point.