Les aspirations de Mme de Staël, avant et pendant l’Empire, sont résumées dans une courte phrase de M. Albert Sorel : « Elle visait à gouverner l’État, de son salon. » Animée d’une telle ambition et pressentant le rôle futur du jeune général, vainqueur de l’Italie, elle chercha à s’emparer de lui en jouant la comédie de la passion. Dans des lettres enflammées, elle écrivait à Napoléon que c’était par suite d’une erreur des institutions humaines que la douce et tranquille Joséphine avait été unie à son sort ; que la nature semblait avoir destiné une âme de feu, comme la sienne, à l’adoration d’un homme tel que lui. « Toutes ces extravagances, rapporte Bourrienne, dégoûtaient Napoléon à un point que je ne saurais dire… »

Dès que le jeune conquérant fut de retour à Paris elle guetta l’occasion qui devait lui assurer la conquête du général, car elle ne doutait pas de la puissance de ses charmes. La nouvelle rencontre, tant désirée, eut lieu à la fête donnée par le ministre des relations extérieures. Arnault en raconte ainsi les détails :

« On ne peut aborder votre général, me dit-elle, il faut que vous me présentiez à lui. » — Elle accabla Napoléon de compliments ; lui, laissait tomber la conversation ; elle, désappointée, cherchait tous les sujets possibles : — « Général, quelle est la femme que vous aimeriez le plus ? — La mienne. — C’est tout simple, mais quelle est celle que vous estimeriez le plus ? — Celle qui sait le mieux s’occuper de son ménage. — Je le conçois encore. Mais enfin, quelle serait pour vous la première des femmes ? — Celle qui fait le plus d’enfants, madame. » Et, là-dessus, Bonaparte lui tourna les talons, la laissant interloquée. »

Aux lamentations de Mme de Staël, rapportées par Lucien à Napoléon, celui-ci se contentait de répondre, en haussant les épaules : « Je la connais fort bien… elle a déclaré à quelqu’un qui me l’a répété que, puisque je ne voulais pas l’aimer, ni qu’elle m’aimât, il fallait bien qu’elle me haït, parce qu’elle ne pouvait pas rester indifférente pour moi. Quelle virago ! »

L’aversion de Bonaparte eut pour effet de transformer le rêve ambitieux de Mme de Staël en un véritable cauchemar ; l’amour fit place en elle à une haine violente qui la porta à souhaiter le malheur de Napoléon, dût la patrie en périr. Elle-même l’a dit : « Pendant l’expédition de Marengo, je souhaitais que Bonaparte fût battu. »

Et c’est à cette femme qu’on a demandé son opinion pour juger l’Empereur ! C’est le portrait qu’elle en a fait qu’on veut nous donner comme vrai !

Contrairement aux désirs de son ennemie, Napoléon revint triomphant après avoir décuplé sa gloire dans une courte et brillante campagne. Mme de Staël, affolée, désespérée, voulut alors entamer la lutte avec le Premier Consul. Elle se mit à la tête des mécontents, et les complots se tramèrent chez elle. Son témoignage, qui n’est pas ici suspect, suffit à cet égard.

Bonaparte se fâcha. Malgré ses griefs légitimes contre Mme de Staël, il ne mit encore aucun excès dans sa sévérité ; il lui notifia « l’ordre de s’éloigner à quarante lieues de la capitale, à Dijon si cela lui était agréable », lui faisant même dire qu’il dépendait de sa sagesse, à elle, de voir promptement cette mesure rapportée.

Napoléon n’était sans doute pas fâché d’être débarrassé des obsessions trop galantes dont il avait appréhendé la continuité.

Mme de Staël ne cessa pourtant pas de revenir à Paris, où, dans les foyers d’intrigues, elle cherchait à communiquer aux opposants les ardeurs de ses rancunes. La correspondance de l’Empereur est pleine de récriminations à ce sujet ; et jamais cependant, il ne se décida à la faire arrêter.