« Cette femme, écrit Napoléon, continue son métier d’intrigante. Elle s’est approchée de Paris malgré mes ordres. C’est une véritable peste… » « … Cette femme est un vrai corbeau ; elle croyait la tempête déjà arrivée et se repaissait d’intrigues et de folies. Qu’elle aille dans son Léman… » « … J’entends que Mme de Staël ne doive plus sortir du Léman (département français), c’est une affaire finie. Je la laisse d’ailleurs maîtresse d’aller à l’étranger, et elle est fort maîtresse d’y faire autant de libelles qu’il lui plaira… » « Mme de Staël était les 24, 25, 26, 27, 28 et probablement est encore à Paris… Je ne crois pas qu’elle soit à Paris sans votre permission… C’est accroître les malheurs de cette femme et l’exposer à des scènes désagréables… » « Cette folle de Mme de Staël m’a écrit une lettre de six pages, qui est un baragouin où j’ai trouvé beaucoup de prétention et peu de bon sens…; je vous répète que c’est tourmenter injustement cette femme que de lui laisser l’espoir de demeurer à Paris. Si je vous donnais le détail de tout ce qu’elle a fait à sa campagne (à Montmorency), depuis deux mois qu’elle y demeurait, vous en seriez étonné… »

Ainsi qu’on le voit, nous sommes en présence d’un chef d’État poursuivi, harcelé par une femme dont il ne veut entendre parler ni sous le rapport intime, ni sous le rapport politique. De sa personne, il avait bien le droit de disposer ; quant à la politique, il avait le devoir de défendre qu’elle s’en mêlât pour conspirer. Supposez Louis XIV indifférent, et Mme de Maintenon voulant s’introduire de vive force dans son cœur ; que pensez-vous qu’aurait fait le grand roi ?

A notre avis, il y a lieu vraiment d’abandonner, en ce qui concerne Mme de Staël, la légende de la femme persécutée, car on en est à se demander lequel des deux, d’elle ou de Napoléon, a le plus tracassé l’autre.

C’est en vain qu’on chercherait encore ici une rigueur excessive. Le gouvernement impérial, nous le répétons, n’a fait que suivre les errements des gouvernements précédents, sans plus de violence.

Persuadée enfin qu’il lui fallait renoncer à régenter l’Empereur, Mme de Staël se fit la courtière des coalitions contre la France. Ses pérégrinations en Angleterre, en Russie, en Prusse, en Suède, où elle attisait le zèle des ennemis et préparait l’écrasement de son pays, elle les a racontées avec force détails dans son livre : Dix ans d’exil. Nous n’insisterons pas.

XI

On a vu défiler dans ce chapitre l’état-major des agents les plus actifs de la chute de Napoléon. Ils étaient tous là : Mme de Staël, les Fouché, les Talleyrand, les Bernadotte, les Moreau, les Dessoles, les Bourrienne, les Solignac et autres. Ils ont tous passé, même à plusieurs reprises, sous la griffe impériale réputée féroce autant qu’inévitable ; si, au lieu d’égratigner simplement ces divers personnages, elle les eût déchirés d’un seul coup, les rivages de la Guyane auraient été peuplés de bien des gens qui, restés au contraire près du trône impérial, s’acharnaient à le miner sourdement, tout en protestant de leur fidélité.

Si l’on ajoute à cette liste déjà longue le nom de Malet, ce hardi conspirateur qui, en 1812, sortit de sa prison pour y mettre à sa place le préfet de police, de Malet qui, dans un complot dont l’exécution tient du merveilleux, parce que son auteur, instruit par des essais antérieurs, se plut à regarder comme arrivés les événements favorables à son attentat ; si l’on remarque que ce général avait déjà été arrêté, puis gracié pour des faits analogues, tels que le projet d’enlèvement du Premier Consul passant à Dijon, en 1800, pour aller à Marengo, et la conspiration militaire de 1807 ; si l’on considère que ses principaux complices de 1812, Lahorie et Guidal, se trouvaient dans une situation à peu près identique à la sienne, on sera bien obligé de convenir que, en rompant une bonne fois avec ses habitudes de générosité au lieu de laisser aux conspirateurs les moyens d’amoindrir sans cesse son gouvernement, Napoléon aurait singulièrement affermi sa puissance.

L’Empereur disait souvent que les Français devaient être gouvernés par une main de fer dans un gant de velours. Nous avons bien trouvé le gant de velours ; mais le fer dont Napoléon l’avait rempli était un métal détrempé ou plutôt chimérique ; l’étreinte molle de cette main ne parvenait qu’à exciter ses pires ennemis, alors qu’elle aurait dû les étouffer.

En un mot, se rappelant toujours les humiliations, les souffrances qu’il avait endurées, celles dont il avait été le témoin, Napoléon s’appliquait à les épargner aux autres autant qu’il le pouvait, plus peut-être qu’il ne l’aurait fallu.