Enfin, si M. de Rémusat, chambellan de Napoléon à Vienne, lui faisait part des impressions du public, telles que les transmettait Mme de Rémusat, l’Empereur devait sourire en entendant que « les Français sont un peu comme les femmes, exigeants et pressés ; il est vrai que l’Empereur nous a gâtés dans cette campagne, et certes jamais amant ne fut plus empressé à satisfaire les désirs de sa maîtresse, que Sa Majesté ne l’a été à contenter nos vœux… »
Le retour de l’Empereur à Paris, après la guerre, lui fut défavorable dans l’esprit de Mme de Rémusat. Pourquoi cette présence tant désirée eut-elle pour effet de refroidir, peu à peu, une si vive ardeur qui fait place, en 1808, à une sorte de dépit mal dissimulé ? Cependant, ni la gloire de la France, ni le génie personnel de Napoléon n’avaient diminué, au contraire.
Mystère du cœur d’une femme qui a l’air de se venger dans des mémoires tardifs, en contradiction flagrante avec ses sentiments antérieurs.
Malgré le peu de confiance que méritent les élucubrations de ces deux caillettes blessées, à peu près par la même flèche, il va falloir nous engager dans la voie tracée par nos éminents devanciers et pénétrer dans les infinis détails de la vie privée de Napoléon, — dans la nécessité où nous sommes d’admettre, comme l’exige M. Taine, que « jamais caractère individuel n’a si profondément imprimé sa marque sur une œuvre collective, en sorte que pour comprendre l’œuvre, c’est le caractère qu’il faut d’abord observer ».
Donc, voyons au juste quel était l’homme.
L’officier, jusqu’au consulat, est chétif, d’une maigreur dite aristocratique, mais qui porte avec elle le cachet de cette misère honteuse, qui atrophie tous les organes. Tel il demeure tant qu’il poursuit péniblement son chemin, perdu dans les rangs des officiers plus ou moins nobles comme lui.
Un tout autre homme apparaît, le jour venu de prendre la place que lui a réservée le destin, — place qui est la première à la tête de son pays, parce qu’elle est la première à la tête des travailleurs résolus de la classe moyenne, derniers détenteurs, ce n’est pas leur moindre mérite, des vertus morales délaissées par une noblesse dissolue. Ce groupe de laborieux, majorité de la nation, revendique, pour prix de la Révolution, son maintien définitif dans les conseils du gouvernement. Et si Napoléon a pu se mettre en avant de cette masse importante, c’est parce qu’il synthétisait en lui-même toutes les aspirations, tous les droits, toutes les capacités de ce qu’on appelle la classe bourgeoise.
Au point de vue physiologique et psychologique on peut dire qu’au moment où il dépouille le petit gentilhomme qu’il est par son origine, c’est pour entrer dans la peau du bourgeois qu’il sera désormais, et dont il restera la personnification complète.
Mettez l’un à côté de l’autre le portrait du général Bonaparte par Guérin et celui de l’Empereur par Isabey, vous serez frappé de leur contraste absolu ; c’est à peine si vous trouverez dans les deux physionomies de rares points de ressemblance.
Dans le premier, c’est un jeune homme étique, efflanqué, à la figure parcheminée. Le front est à peine visible, caché par un épais rideau de cheveux qui s’allongent sur les côtés jusqu’au collet, et semblent dissimuler les attaches d’un masque soigneusement plaqué sur le visage. C’est le temps des dures épreuves, des iniquités, des suspicions. Avoir souffert la faim, avoir été jeté en prison avec la guillotine en perspective, s’être vu deux fois destitué, se sentir des talents, une âme valeureuse, et en être réduit à s’humilier forcément devant des sectaires obstinés ou insensés, — voilà qui explique ces lèvres serrées, contractées, sentinelles répressives de paroles qui pourraient vous perdre, ces yeux au regard perçant, cherchant à deviner l’embûche, mais où les images ne s’impriment qu’en franchissant les cavités profondes creusées sous les paupières par la mélancolie et la défiance. L’âpre expression de la figure se trouve complétée par les pommettes osseuses qui, au-dessous des tempes, étreignent le visage comme les deux coquilles d’une tenaille impitoyable, et donnent à l’ensemble un aspect torturé, émacié, qui appelle la compassion.