Au contraire, sous le crayon d’Isabey, suivez chez l’Empereur la transformation de cette ossature malingre : elle s’est développée franchement, comme s’épanouit, en plein soleil, un arbuste jusque-là claquemuré dans un milieu délétère. Le corps grêle, aplati, est devenu bedonnant ; le visage anguleux s’est ovalisé ; plus de hachures, les lignes se sont harmonisées au contact bienfaisant de la fortune et de l’indépendance. Plus de perruque énigmatique, les cheveux sont coupés court, sur le front hardiment découvert, une seule mèche tirant hors du cadre la tête réfléchie, calme et sereine. Les yeux sont venus à fleur de joue et reflètent spontanément la pensée. La bouche s’est entr’ouverte, la lèvre inférieure légèrement retombante, comme pour laisser le champ libre à la parole, prompte à s’échapper. En un mot, de toute sa personne replète se dégage une impression de rondeur imposante, mais pourtant bonne, familière.

Au moral, il est aisé de reconstituer les racines sur lesquelles se sont greffés successivement les traits principaux de son caractère. Tout, dans son éducation première, concourt à lui inculquer les plus sévères principes de la vie terre à terre avec ses exigences matérielles. Quoique noble, la maison est trop pauvre pour connaître l’orgueil des castes privilégiées. Son blason ne lui laisse qu’un peu de fierté, gardienne des lois de l’honneur et de la probité.

L’enfant, élevé par des parents ruinés, chargés d’une nombreuse famille, ne peut puiser près d’eux que des notions d’ordre et d’économie, avec le désir en plus de soulager, dans l’avenir, l’infortune des siens.

Or, culte de la famille, honneur, probité, ordre, économie, besoin de parvenir, ne sont-ce pas précisément les bases fondamentales du code reconnu, sinon toujours pratiqué, des classes moyennes ?

Ces vertus ont été chères à Napoléon, durant toute son existence. On peut en faire l’observation à partir du moment où la personnalité s’accuse chez l’enfant.

Pupille du roi de France ou protecteur des rois de l’Europe, en lui se développent et persistent les mêmes sentiments. Qu’on se rappelle, par exemple, ses rapports avec sa mère. Partout on voit le fils respectueux, perpétuellement obsédé par le souvenir des privations qu’il a coûtées. A l’École militaire, maîtrisant sa propre douleur, il se fait le consolateur de la pauvre femme qui pleure son mari. Ensuite, c’est vers le foyer maternel que s’en vont les économies du lieutenant de Valence et d’Auxonne. Plus tard, la solde du général entretient toute la famille à Marseille. C’est sa mère que vous rencontrerez, en Italie, près du général triomphant ; c’est elle qui est assise à côté du trône du plus puissant monarque de la terre ; c’est elle qui va s’installer à l’île d’Elbe ; c’est elle enfin qui implore, des geôliers de son fils, la grâce d’aller le rejoindre à Sainte-Hélène. Dans quel milieu honnête pourrait-on trouver une observance plus louable, plus continue des devoirs réciproques des parents et des enfants ?

Après les sentiments filiaux, les sentiments fraternels n’ont pas été moins sincères. Ses frères et ses sœurs ont pu, dans leur avidité, accuser Napoléon d’égoïsme, de dureté ; la vérité, autrement concluante que les déclamations intéressées, est que ses prétendus procédés tyranniques se traduisent, au regard de l’histoire, par des richesses considérables, des honneurs, des royaumes, distribués aux siens qui ne les méritaient guère.

Non moins solide a été l’amitié chez Napoléon. Les personnes les plus humbles, camarades ou étrangers, ayant attiré, en un jour, son attention ou sa sympathie, on les retrouve à toutes les étapes de la carrière, accueillies, soutenues, comblées de faveurs. Et même à l’heure de sa mort, pendant qu’il écrit son testament, chaque coup du glas d’agonie semble éveiller dans son cœur un souvenir affectueux.

Cette parfaite loyauté de sentiments ne laisse pas que de surprendre chez l’homme de son temps le moins enclin à tous les rêves chimériques, à toutes les spéculations contemplatives. Il ne se défendait pas d’ailleurs d’éprouver une répugnance instinctive pour les idéologues, car il répétait souvent que « les métaphysiciens étaient ses bêtes noires ». Ces deux dispositions de l’esprit, l’une vers des liens essentiellement moraux, l’autre vers la matérialité exclusive des choses, qui paraissent incompatibles, il les a héritées toutes deux : dès le berceau, il a appris le respect élevé des devoirs de famille ; bientôt après, la brutale réalité s’est révélée à lui dans le spectacle de la misère obsédante du foyer paternel.

II