« Lorsque ses ordres, dit Fleury de Chaboulon, nous avaient été dictés dans un moment d’entraînement, nous avions soin autant que possible de ne point les soumettre le même jour à sa signature ; le lendemain, ils étaient presque toujours modifiés, adoucis, déchirés. Jamais Napoléon ne nous sut mauvais gré de chercher à le garantir des dangers de la précipitation. » Pour vaincre l’incrédulité des obstinés qui pourraient se plaindre de n’avoir pas entendu, de leurs propres oreilles, l’Empereur accepter des observations, nous allons le faire parler lui-même, et on le verra subir sans colère les critiques, quand il ne va pas au-devant. Envoyant une note à Champagny, il ajoute le post-scriptum suivant : « Cet exemplaire étant le premier dicté, il y a beaucoup de choses de style à arranger : je vous laisse ce soin. » Au général Clarke, il dit : « Je vois que la lettre que j’ai signée a été mal écrite ; cela doit arriver souvent, parce qu’après avoir dicté je ne peux pas relire mes lettres. Lors donc qu’il y aura le moindre louche et la moindre chose que vous ne compreniez pas, il faut que vous me l’écriviez. » Au même général, dans une autre circonstance, il mande : « Je reçois votre réponse à ma lettre, relative au départ des princes d’Espagne que je croyais avoir eu lieu. Je vois que je me suis trompé. Vous ne devez pas trouver bien extraordinaire que, dans un moment comme celui-ci et au milieu de tant d’occupations, je saisisse quelquefois de travers. » L’homme qui, envers ses subordonnés, se plie jusqu’à ce ton si modéré, si franc, si dénué d’infatuation, n’est pas, quoi qu’on ait dit, un énergumène et ne l’a jamais été, du reste, pas plus dans son intimité que partout ailleurs.

IV

Le travail de son bureau accompli, suivons l’Empereur traversant les appartements des Tuileries pour se rendre chez l’Impératrice. Il s’en va, fredonnant, de la voix la plus fausse qui se puisse rêver, ses refrains favoris, d’un goût peu relevé, tels que :

Ah ! c’en est fait, je me marie ;

ou bien :

Non, non, s’il est impossible

D’avoir un plus aimable enfant.

Quand, sur son passage, il rencontre des personnes attachées au service général du palais, il ne leur montre pas moins d’urbanité qu’à celles de son propre service. « Toujours extrêmement poli envers tout le monde, affirme Mlle Avrillon, il ne recevait de qui que ce soit le moindre service sans remercier, et n’appelait jamais ses valets de chambre autrement que monsieur. Quand il traversait la salle où ils se tenaient, il ne passait jamais devant eux sans les saluer. Il en était de même quand l’Empereur venait chez l’Impératrice ; il ne nous parlait jamais qu’avec beaucoup de politesse et souvent avec bienveillance. » Même témoignage chez la générale Durand, disant : « Il était aimable et bon pour tous ceux qui l’entouraient. »

Cette bonté n’était pas seulement superficielle, elle faisait partie d’un ensemble de principes rapportés par Napoléon du foyer natal, où, comme sous l’ancienne coutume, les gens de service étaient l’objet de la sollicitude des maîtres. « Il prenait un tel intérêt à tout ce qui tenait à sa maison, qu’une fois qu’on y était attaché, personne, pas même un homme de peine, ne pouvait être renvoyé sans son autorisation ; il fallait qu’on lui fît un rapport… » — « Songez bien, spécifiait-il en propres termes à Duroc, le grand maréchal du palais, qu’un homme ne doit pas être renvoyé légèrement de chez moi ; ce serait une flétrissure ; ensuite, il ne trouverait à se placer nulle part… » — « Si, conformément aux règles de l’étiquette, il envoyait ostensiblement un de ses chambellans demander des nouvelles d’un grand personnage malade, il envoyait aussi, par intérêt, par suite d’une affection vraie, s’informer de la santé des personnes de son service intérieur. »

Chez l’Impératrice, Napoléon se montrait « aimable, gai, familier. Assistant à sa toilette, il se plaisait à la tourmenter, à lui pincer le cou et la joue. Si elle se fâchait, il la prenait dans ses bras, l’embrassait, l’appelait grosse bête, et la paix était faite… Il contrariait les premières dames en mille choses. Il arrivait souvent qu’on lui tenait tête, il poussait la discussion et riait de bon cœur lorsqu’il parvenait à fâcher nos jeunes personnes très franches et sans usage, qui lui disaient des choses fort plaisantes par leur naïveté. » Ainsi s’exprime la générale Durand, dame d’honneur de Marie-Louise. Au temps de Joséphine, les manières ne différaient pas, si l’on en croit une dame de cette dernière, Mlle Avrillon, nous montrant l’Empereur chez l’Impératrice, après la cérémonie de son couronnement comme roi d’Italie. « Il était d’une gaieté folle, il riait, il se frottait les mains, et dans sa bonne humeur il m’adressa la parole : — « Eh bien ! mademoiselle, me dit-il, avez-vous bien vu la cérémonie ? Avez-vous bien entendu ce que j’ai dit en posant la couronne sur ma tête ? » — Il répéta alors, presque sur le même ton qu’il l’avait prononcé dans la cathédrale : — « Dieu me l’a donnée, gare à qui y touche ! »