Voudra-t-on voir malicieusement, dans ces récits, la vérité plus ou moins tronquée par des gens fiers de paraître avoir été honorés de la familiarité d’un grand homme ? Bien qu’il soit difficile de mieux se renseigner sur le caractère d’un homme qu’auprès des serviteurs attachés, nuit et jour, à sa personne, on peut encore s’éloigner de la sphère étroite où se mouvaient les narrateurs précédents et recueillir d’autres témoignages, singulièrement confirmatifs. Ainsi, après les valets de chambre, après les secrétaires, après les dames d’honneur, bien placés pour savoir, voici le duc de Vicence disant dans ses Souvenirs : « Ce qui n’est pas moins surprenant, c’est la facilité avec laquelle, dans son intérieur, il redevient bourgeois, bonhomme presque. » Voici M. de Bausset : « J’ose affirmer, dit-il, qu’il y a peu d’hommes, dans leur vie intérieure, qui aient eu plus d’égalité de caractère, et plus de douceur dans les manières. » En voici d’autres non suspects de sympathie ; voici Bourrienne, qui a plutôt intérêt à contester les qualités de Napoléon, pour expliquer ses disgrâces, et qui déclare cependant : « Dans l’habitude de la vie privée, il avait, oui, le mot n’est pas trop fort, il avait de la bonhomie et beaucoup d’indulgence. » Enfin le prince de Metternich, qui ne sera pas taxé de courtisanerie, assure que « dans la vie privée, Napoléon était simple et souvent même coulant… il poussait souvent même l’indulgence jusqu’à la faiblesse ». Toutes ces dépositions, si imposantes par la compétence de leurs auteurs, par la diversité de leurs origines et par la similitude de leurs conclusions, n’existeraient-elles pas encore, que les faits matériels, ineffaçables ceux-là, suffiraient à prouver les bons procédés de Napoléon pour son entourage immédiat.
Depuis 1801 jusqu’en 1814, l’Empereur a toujours eu le même valet de chambre, Constant Wairy, qui perdit son emploi à Fontainebleau, après l’abdication, pour avoir détourné, à son profit, une somme de cent mille francs appartenant à la cassette impériale. Il fut remplacé par Marchand, qui assista Napoléon à son lit de mort à Sainte-Hélène. L’Empereur, dans toute sa carrière, n’a eu que trois secrétaires particuliers en titre, c’est-à-dire vivant dans un perpétuel contact avec lui. Le premier fut son condisciple de l’École de Brienne ; Napoléon avait dix ans à peine quand il le connut. C’était Bourrienne dont le renvoi fut motivé, on le sait, par ses tripotages éhontés. A Bourrienne succéda Meneval, qui faisait déjà partie du cabinet et qui au bout de neuf ans passa, pour des raisons de santé, du service de l’Empereur à celui de l’impératrice Marie-Louise. Après Meneval, c’est le baron Fain dont les fonctions de secrétaire du Directoire se continuèrent près de Napoléon jusqu’en 1814. Tout près de lui, on trouve également jusqu’à la dernière heure le trésorier de la liste civile impériale, M. Estève, le même qui avait été chargé de la comptabilité par le général en chef de l’expédition d’Égypte, et qui fut ensuite administrateur de la maison du Premier Consul.
Nous concéderons facilement que ces hommes tenaient à leurs emplois. Mais il ne suffit pas, pour demeurer au service de quelqu’un, de faire soi-même tous les sacrifices possibles ; il faut encore que le maître ne soit pas un être fantasque et hargneux se livrant, à propos de rien, à des excès de fureur dont le premier effet est, généralement, de chasser des serviteurs qui seront remplacés sans le moindre embarras. Pour ces fonctions, il devait exister autant de candidats qu’il y avait en France d’hommes sachant tenir une brosse ou une plume.
Ce n’est pas encore tout. Prenez l’Annuaire impérial de la fin du règne ; vous y retrouverez les noms de ceux qui, depuis le Consulat et même avant, ont été les collaborateurs assidus de Napoléon, ont passé leur vie, pour ainsi dire, dans son ombre. Ce sont : les Lebrun, les Cambacérès, les Fouché, les Talleyrand, les Duroc, les Berthier, les Junot, les Marmont, les Clarke, les Régnier, les Gaudin, les Decrès, les Mollien, les Maret, les Lacuée, les Réal, les Regnauld Saint-Jean-d’Angely, les Fontanes, les Ganteaume. Tous, enfin, depuis le pédicure Tobias-Koën, rencontré déjà à Malmaison en 1801, et revu aux Tuileries, en 1815, pendant les Cent-Jours, jusqu’au deuxième consul du coup d’État de Brumaire, Cambacérès, devenu l’archichancelier de l’Empire, tous, par leur présence ininterrompue, attestent l’indiscutable exactitude des témoignages laissés par les secrétaires et les domestiques qui ont représenté Napoléon, chez lui, comme un homme régulier d’habitudes, facile à servir, plutôt paisible que violent, c’est-à-dire l’antipode de l’être excessif, despotique, dénaturé, dont on a fait le héros de ce qu’on pourrait appeler la légende noire napoléonienne.
V
Les plaisirs de la table n’existaient pas pour l’Empereur. Par suite de son invariable sobriété, les mets les plus simples, tels que « les œufs au miroir (œufs sur le plat), les haricots en salade, presque jamais de ragoûts, un peu de fromage de parmesan, arrosés de chambertin étendu d’eau, étaient ceux qu’il aimait le mieux ». « En campagne et en marche, écrivait-il à Duroc, son grand maréchal du palais, les tables, même la mienne, seront servies avec une soupe, un bouilli, un rôti et des légumes, point de dessert. » Douze minutes étaient le temps consacré à Paris pour le dîner, que l’on servait à six heures. Napoléon se levait de table et laissait l’Impératrice avec les autres convives continuer le repas à leur guise. Son déjeuner, qu’il prenait seul à neuf heures et demie, ne durait pas plus de huit minutes. On le servait sur un guéridon d’acajou sans serviette. « Les courts instants de son déjeuner, lisons-nous, étaient ceux où il était le moins empereur et le plus homme. » « S’il avait du temps à lui, il recevait alors des personnes auxquelles il avait accordé cette faveur, telles que Monge, Berthollet, Costaz, Denon, Corvisart, David, Gérard, Isabey, Talma, Fontaine. Sa conversation était gaie, pleine d’abandon, d’intérêt, de charme. » C’était alors qu’il causait familièrement avec les officiers de sa maison qui le servaient ; il leur faisait nombre de questions sur ce qu’on lui donnait : « Où a-t-on acheté cela ? Combien cela coûte-t-il ? » Et quand on lui avait répondu, il disait très souvent : « Cela était beaucoup moins cher quand j’étais sous-lieutenant, je ne veux pas payer plus cher qu’un autre. » A ce trait, il serait plus facile de reconnaître un modeste hobereau, dépensant ses pauvres petites rentes, avec une pointe de méfiance bourgeoise, que le puissant empereur maniant à son gré, pour ainsi dire, la moitié des revenus de l’Europe, pouvant, à sa guise, détrôner un roi et s’approprier sa liste civile !
Dans son étrange et presque inconcevable parcimonie, l’égoïsme ne joue aucun rôle. Il n’est nullement possédé de la passion de thésauriser. Personne n’a récompensé plus généreusement les services rendus à la patrie. Il a distribué des dotations s’élevant à des sommes fabuleuses. Davout, pour n’en citer qu’un, avait été gratifié de 1 800 000 fr. de rente. Mais dépenser le moins possible, en homme qui connaît la valeur de l’argent, ne pas être pris pour dupe dans les règlements de compte, c’étaient les deux marottes de Napoléon ; on les retrouve à toutes les époques de sa vie. Sous le Consulat, à peine arrivé aux Tuileries, il dit à Rœderer : « Savez-vous ce qu’on me demande pour mon établissement aux Tuileries ? Deux millions ! Ce sont des voleurs. Aussi ai-je défendu qu’on me représentât les mémoires avant qu’ils fussent réduits à 800 000 francs. Je suis entouré de coquins…, je suis obligé de veiller encore de plus près sur les dépenses qui me concernent personnellement. » L’appréhension d’être volé par ses fournisseurs est exprimée, plus tard, à maintes reprises, par l’Empereur. Un jour, il écrit au ministre de la police : « On soupçonne M. Calmelet et un nommé Bataille, dont il se sert comme architecte et tapissier, de s’entendre d’une manière contraire à mes intérêts, et je suis assez porté à ajouter foi aux différents renseignements qui me parviennent, quand je considère qu’ils ont présenté un compte d’un million de dépenses dans une maison du prince Eugène qu’ils ont arrangée et où, certainement, ils n’ont pas dépensé 200 000 francs. » Une autre fois, c’est au ministre de la justice qu’il donne l’ordre de poursuivre, devant qui de droit, le teinturier de Lyon qui a donné un mauvais teint aux tentures fournies pour Saint-Cloud. Au sujet d’une dépense banale, un cadeau fait par l’Impératrice, il écrit au prince Eugène : « Mon fils, l’Impératrice a fait présent à la vice-reine d’Italie d’une guirlande d’hortensias. Je désire que, sans que la princesse en sache rien, vous la fassiez estimer par de bons bijoutiers et que vous me fassiez connaître cette estimation, pour que je voie de combien ces messieurs ont l’habitude de me voler. » En 1809, il mande au comte Daru : « Ma maison est pleine d’abus. Il est temps que cela finisse… J’ai dépensé au delà de ce qui me convient. Cette continuation de dépenses mettrait du désordre dans ma maison. Je crois que beaucoup de choses se font d’une manière trop dispendieuse, vous devez tout faire rentrer dans l’ordre. » Par une logique naturelle, s’il est strict sur le montant des factures, il s’intéresse à la qualité des marchandises fournies, avec une compétence que lui envierait plus d’un négociant : « Je voudrais, écrit-il à Duroc, augmenter dans mes palais les meubles d’étoffes de laine de Beauvais et de la Savonnerie, parce que cela est de bonne durée ; les étoffes de velours et de drap ne durent qu’un moment, les meubles des Gobelins et de la Savonnerie durent quatre fois davantage. »
Sa surveillance porte sur tout, sans exception, soit que, rencontrant, par hasard, une dame d’honneur de l’Impératrice avec le livre de la blanchisseuse en main, il s’approche, critique les comptes dont il trouve la dépense trop élevée et s’en plaigne à Duroc ; soit que, pour assurer le contrôle de la distribution des denrées alimentaires, il imagine de faire donner par les gens de service des bons de consommation ; soit que, revisant les comptes et s’arrêtant au premier article venu, le sucre par exemple, « il en calcule la consommation d’après le nombre de personnes, et en conclue qu’elle est raisonnable ou exagérée » ; soit qu’il discute sou à sou avec son intendant général le prix de la nourriture de ses chevaux. C’est la même vigilance, la même minutie, au sein de l’opulence illimitée, qu’à l’île d’Elbe, où, dans une gêne relative, il ordonne au grand maréchal du palais de régler toutes les semaines et tous les mois les dépenses de la maison, ajoutant expressément « qu’une feuille de salade, une grappe de raisin doivent être mentionnées ».
Ne pouvant supporter le gaspillage, il ne savait quelles précautions combiner afin de l’éviter. Il règle lui-même méthodiquement la composition, les prix et la durée des effets de sa garde-robe, dans laquelle il y aura : cinq habits militaires, à 360 fr. l’un, deux habits de chasse, un seul habit bourgeois, celui-ci coûtant 200 francs. Chacun de ces costumes devra durer trois ans. Tout est prévu dans cette liste, depuis les quarante-huit gilets de flanelle dont on devra lui donner un chaque semaine, jusqu’aux quatre douzaines de mouchoirs qui seront en usage, à raison d’une douzaine par semaine, sans oublier les six madras, devant durer trois ans, et dont on lui passera un tous les deux mois. Et quand l’Empereur a tout énuméré, serviettes, bas de soie, souliers, parfumerie, dégraissage et blanchissage, quand il a tout spécifié comme achat, nombre et usure, il ajoute en regard de la rubrique Dépenses diverses : « Rien ne sera dépensé que d’après l’approbation de Sa Majesté. »
Est-ce en un jour d’inquiétude ou d’indécision sur son sort que ce document a été élaboré ? Nullement. C’est au moment précis où la fortune semblait à jamais fixée dans la maison de Napoléon, c’est six mois après la naissance du roi de Rome.